Les enfants naturels de Crest en 1820

Un tour
Quand nous faisons des recherches pour préparer un nouveau livre nous tombons parfois sur des données qui demandent à être plus connues.
C’était le cas quand nous étions en train de chercher l’acte de naissance d’un enfant trouvé, qui a été placé dans le tour près de l’hospice de Crest dirigé par les « sœurs hospitalières » en 1820.

Nombre et pourcentage

Le nombre d’enfants placés dans ce tour en 1820 a éveillé notre intérêt.
Cette année-là, on a présenté 145 enfants à la mairie. Parmi ces enfants 38 étaient naturels (26%). De ces enfants naturels 31 furent placés dans le tour, c’est-à-dire plus de 20 % ! Cela révèle l’énorme pauvreté qui existait à Crest et dans ses environs à cette époque.
En 1819, 24 des 151 enfants étaient placés dans le tour. En 1821 c’était encore pire : 167 enfants sont nés et on en retrouve 52 à l’hospice.
Peut- être que cette misère est en rapport direct avec l’hiver sévère de 1819-1820 : Dans l’ouvrage d’Emmanuel Le Roy Ladurie : « Météo et épidémie » on peut lire « froids intenses au début de décembre 1819 – 11/01/1820 : la température est descendue à -14° à Paris. La Seine fut entièrement prise du 12 au 19/01/1820 »

1819-1820. Périodes de froids intenses au début de décembre, puis en janvier et au début de février et enfin pendant une partie du mois de mars. La Seine fut entièrement prise du 12 au 19 janvier. Le Rhin, la Saône, le Rhône, la Garonne furent congelés. Les vignes du Midi souffrirent beaucoup et les orangers de la région de Nice périrent.
Source : Mémorial de la météorologie nationale par M. GARNIER (1967)

Mais il se peut que les problèmes aient commencé plus tôt : durant l’été de 1818 qui a été très chaud.

1818 La sècheresse et la chaleur, dans le nord de la France, commencent vers le milieu de mai et se
poursuivent durant tout l’été.
25 avril, ouragan qui démolit les maisons à Saint-Nazaire-en-Royans. Le 3 mai, forte grêle à Vassieux, tempête et pluie diluvienne à Omblèze et crue de la Drôme. Le 15 mai, grêle à La Roche-de-Glun.
Les 20 et 21 mai, trombe d’eau au Grand-Serre, Miribel, Saint-Bonnet- de- Valclérieux, Montrigaud et Onay et débordement de la Galaure, la Limone et l’Herbasse. Du 23 au 26 mai, ouragan, grêle, pluie diluvienne et inondations à Aix-en-Diois, Brette, Chamolac, Châtillon-en¬ -Diois, Die, Miribel, Saint-Bonnet- de- Valclérieux, Molières, Montmirail, Pennes, Poyols, Romeyer, Saint-Roman, Saint-Nazaire-le -Désert, etc. Le 4 juin, trombe d’eau et de grêle à La Charce, Rémuzat, Sahune, Saint-May et Villeperdrix.
Le lendemain, à Châtillon-en-Diois, Romeyer, Ponet et Saint-Auban, Châteauneuf-de-Mazenc, etc.
Les 6 et 7, à Marignac, Menglon et Charpey. Le 8 à Bouvantes, Brette et Montmaur.
Le 10 à Châtillon-en-Diois. Le 16, à Ferrassières et enfin, les 26 et 28, à Montrigaud.

Source : « Mémorial de la Météorologie Nationale n° 50, Climatologie de la France  » par M. GARNIER’

Périodes d’abandon

Quelque soit la saison, on trouve des enfants dans le tour. Au mois de juillet 1820, on y avait trouvé 5 enfants et le même nombre en décembre. Quand on portait un enfant à l’hospice on préférait le faire pendant la nuit, pour ne pas être vu. Mais il y a des exceptions.
L’enfant à qui l’on donnera, plus tard, le nom d’Antoine Sébastien a été déposé à l’hospice le 21 janvier à 13.00 heures. Eugène Verin également a été mis dans le tour en plein jour, le 9 juillet 1820 à 10h30.

Enfant emmailloté Bonnet

Le nom

L’enfant reçoit son nom à la mairie. Pendant l’année 1820, c’était un adjoint qui était l’Officier de l’état civil (par suite de vacance de la fonction de Maire), donc jusqu’au 10 juin, c’était Monsieur Lathune, puis ce fut Monsieur Drogue. Ce sont toujours les mêmes témoins : Monsieur Mercier, secrétaire à la mairie et Monsieur Bouchet, le secrétaire adjoint.
Si un enfant ne portait pas un billet sur lui, sur lequel quelqu’un avait indiqué un nom, l’adjoint devait trouver lui même un prénom et un nom patronyme. Parfois il choisissait un nom tiré du calendrier. Le 19 mars est le jour de Saint Joseph, une enfant présentée ce jour-là a reçu le nom de Joséphine et on y a ajouté comme patronyme Adrien. Il est très fréquent que les enfants semblent avoir deux prénoms, mais le deuxième prénom est en fait leur nom de famille.
Quelques exemples : Antoine Sébastien, Antoine Joseph , Marie Marthe et André Félix .
Bien sûr, il y a toujours des exceptions.
La première, les enfants qui avaient sur eux un billet avec un nom précisé, par exemple: Louis Chabaud .
La deuxième exception est celle de l’utilisation de noms de ville. Le 18 décembre, les religieuses présentent deux enfants. L’une reçoit le nom de Marie Anne Orange et l’autre s’appellera Jeanne Avignon . Durant d’autres années, on verra des patronymes tels que Briançon, Mirmand, Madrid et Moscou.
La fantaisie de Messieurs Lathune et Drogue a ses limites. En 1820, ils donnèrent trois fois le patronyme Adrien à trois enfants n’ayant aucune relation familiale entre eux. Comme il a déjà été dit, une enfant portant le nom de Joséphine Adrien est enregistrée le 19 mars, mais aussi le 10 avril de la même année ce nom de famille est encore choisi pour un autre enfant, un garçon qui reçoit le nom d’Auguste Adrien et le 9 décembre 1820, ce sera de nouveau un garçon nommé cette fois Dominique Adrien .

Pour présenter les enfants, l’hospice envoie souvent les mêmes personnes à la mairie :
Catherine Ricou, veuve Martin, car en 1820, elle est la portière de l’hospice,
Marie Anne Bérenger, dite sœur Cyprienne,
Dorothée Bouchet, dite sœur Angélique,
Marie Boissier, employée de l’hospice,
Marie Moyon, dite Sœur Marthe.
On y envoie donc des religieuses mais aussi des laïques.

Sœur hospitalière

L’âge des enfants

Parce que nous parlons ici des enfants trouvés dans le tour, on ne connait pas leur âge exact.
C’est l’adjoint qui estime l’âge de l’enfant présenté. Très souvent se trouve la qualification de « nouveau né(e) ». Très fréquemment, l’âge est estimé à quelques jours, 3 semaines, 10 mois et 18 mois. Parfois on oublie même une telle indication.

Leurs vêtements

Chaque enfant est décrit par les vêtements qu’il porte et dans de nombreux cas, on indique aussi l’état de ces vêtements. La plupart du temps on trouve  » mauvais  » ou « très mauvais ».
Simon Roche (07-10-1820) est habillé d’ »un lange de ratine grise, un drapeau et une barde de toile, un bonnet d’indienne violette le tout très mauvais. »
Mais il y a une fois de plus des exceptions. Les vêtements de Marie Louise Laforêt (14-11-1820) par exemple, elle porte « un lange de ratine grise, une barde de toile, un bonnet d’indienne fond brun, le tout bon. »
Les enfants trouvés sont revêtus à peu près des mêmes habits seule la qualité varie.

Bonnet d’indienne

Billets

Quelques enfants portent un billet sur eux, qui indique parfois le nom de l’enfant ou il annonce qu’il a été baptisé.
L’enfant qui portera le nom de Mélanie Jobert (18-04-1820) a un billet avec le texte « par le quel on prie de l’appeller Mélanie ».
François Serve (12-07-1820) aussi a un billet coincé entre ses vêtements : « mesdames je vous prie d’avoir bien soin de cet enfant; il n’est point baptisé; le nom que l’on donne à l’enfant est françois: on vous prie d’en avoir bien soin une seconde fois; un jour on le retirera (?) »
Sur le billet de Louis Chabaud (19-07-1820) on lit « L’anfant a reçu le bateme ont lui adonné le prénom de Louis »

L’avenir de ces enfants

Nous avons essayé de retrouver les traces de ces enfants dans les années qui suivirent 1820. Les résultats de nos recherches sont assez maigres.
Marie Marthe (13-02-1820) se marie le 15 janvier 1840 à Chabrillan avec Antoine Charles. Bien que le nom de son mari, peut faire penser que lui aussi est un enfant des hospices (2 prénoms) ce n’est pas le cas puisque ses parents sont présents à son mariage.
Joséphine Adrien (19-03-1820) qui sera un des personnages principaux dans une de nos histoires, après avoir été retrouvée par sa mère, se marie le 23 novembre 1839 à Poët Célard avec André Barthelemy Ponçon. Après la mort de son mari au bagne de Toulon, elle se remarie le 13 novembre 1860 avec Jean Joseph Nouvellon.
Auguste Adrien (10-04-1820) ne vécut pas très longtemps. Il décèdera déjà le 03-08-1820 à Roche sur Grane
Louis Ravel (22-06-1820) devient adulte et se marie le 09-09-1851 à Mirmande avec Marie Julie Aubrespin.
Joseph Clermont (31-10-1820) se marie le 12 janvier 1851 à Pont de Barret avec Rosalie Borne.
Aline Catherine Peraton ne deviendra pas très vieille. Elle décèdera le 20 mai 1824 à Crest. (CGDP écrit 20 mars)
Il y a aussi des enfants qui ne figurent pas sur les listes du CGDP.
Quelques exemples:
De Marie Lucie nous ne retrouvons pas la date de naissance dans les listes. Pourtant elle a bien existé car on trouve son acte de naissance et son nom est aussi sur la liste de l’Etat Civil de Crest où se trouvent tous les noms d’enfants nés en 1820.
C’est la même chose avec Antoine Sebastien (22-01-1820) mais il faut dire que le nom est très difficile à déchiffrer. Cependant nous avons recherché sur les listes, toutes les personnes qui portaient le prénom d’Antoine, né à Crest en 1820, il ne s’en trouve aucun à la date du 22 janvier.

Conclusions :

1. En 1820, le nombre d' »enfants naturels » à Crest est élevé, environ 26 %. 20 % de ces enfants sont placés à l’hospice. Il est nécessaire d’apporter une nuance ici. Il est certain que tous les enfants placés dans le tour ne venaient pas forcément de la ville de Crest même.
2. Les enfants étaient déposés au tour à toutes heures du jour et de la nuit et on ne peut pas indiquer un mois plus favorable qu’un autre pour abandonner un enfant.
3. Souvent les noms des vêtements dans les divers actes sont identiques, la qualité peut être très différente, de « très mauvais » à « le tout très bon ». Il est probable que ce n’était pas seulement les pauvres gens qui abandonnaient leur enfant, mais que de temps en temps il y avait aussi une famille plus riche qui désirait se séparer d’un enfant.
4. Les textes sur les billets que certains enfants portaient sur eux sont assez différents. Parfois c’est seulement le nom de l’enfant, mais on trouve aussi une demande explicite de bien s’occuper de l’enfant avec la promesse de venir un jour le chercher.
5. Des 31 enfants trouvés dans le tour en 1820, nous n’avons pu trouver une trace de vie après leur séjour à l’hospice que pour 6 enfants. Mais cela peut aussi avoir une relation avec le placement des enfants hors de la Drôme et de l’enregistrement de ces enfants en général. Rechercher un enfant avec un nom se composant de deux prénoms peut facilement prêter à confusion, quel est le prénom et quel est le patronyme ?