Disparition à la Combe Leusse (1er épisode)

Dieulefit, Combe Leusse[1], 1841

Le conditions climatiques extrêmes ne sont pas un phénomène récent à en croire la presse ancienne où l’on peut lire de nombreux articles sur les débordements des ruisseaux, rivières et fleuves de notre région.  A titre d’exemple, voici fin septembre 1841 ce que l’on lisait dans « Le Courrier de la Drôme et de L’Ardèche » :

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Le mauvais temps n’a pourtant pas perturbé le marché de Bourdeaux qui eut lieu comme à l’habitude :

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Le 30 septembre seulement les journaux nous exposent l’étendue de la catastrophe :

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Dimanche 26 septembre 1841 au matin

Jeanne Dourille[5] et son mari Etienne Chastel avaient une maison près de Combe Leusse. Un petit ruisseau longeait leur propriété et allait se jeter dans le ruisseau des Rivales, qui à son tour était un petit affluent du Jabron. Ils étaient agriculteurs et avait aussi un petit troupeau, qui était gardé pas Rosine une cousine lointaine  qui avait environ 11 ans. Pour les agriculteurs comme eux, l’eau est d’une importante vitale, sans eau il n’y a pas de récolte et encore moins de bonne récolte. L’envers de la médaille signifie pourtant que son excès peut être une malédiction. Le mois de septembre 1841 allait en faire la navrante démonstration.

Ce dimanche matin il était encore tôt, le ciel était très menaçant mais à part quelques gouttes il ne pleuvait pas encore vraiment. Les époux Chastel assis à leur table non loin de la fenêtre prenaient leur petit déjeuner. Chacun avait un bol de chicoré entre les mains et buvaient à petits coups en considérant d’un œil morne le gris du ciel qui s’assombrissait lentement. Etienne[6] posa son bol d’un geste coléreux et le repoussa vers le centre de la table. « Jeanne, on va entrer quelques noix avant quelles soient emportées. » Sa femme approuva d’un mouvement de tête, posa son bol dans celui de son mari et les porta dans l’évier de la laverie. Elle ne les lava pas mais elle retourna vers la table pour ranger dans le tiroir les restes de fromage et de pain. Elle prit son manteau suspendu à une patère et ouvrit la porte. Dehors, elle leva le nez en l’air, renifla l’humidité et s’aperçût que le ciel était non seulement menaçant mais qu’il allait certainement tomber pas mal de pluie dans peu de temps. Etienne était sorti sur les talons de sa femme et d’un pas rapide ils se dirigèrent vers le noyer le plus proche. Les branches étaient lourdes de noix qui n’attendaient qu’à être récoltées. Etienne avait amené un long bâton et sa femme portait un grand panier.

Recolter des noix

Quand les noix sont par terre il vaut mieux les ramasser au plus vite sinon elles deviennent noires et se gâtent rapidement. Les rentrer chaque jour est préférable ou même tous les deux jours pendant la récolte mais la pluie qui était tombée ces derniers temps l’avait empêché jusqu’alors. Ils ne pouvaient plus attendre s’ils ne voulaient pas tout perdre.

Pour commencer Etienne secoua l’arbre et les noix se mirent à pleuvoir. Elles  étaient pesantes et de bonne taille cette année-là. Ils commencèrent à les ramasser au plus vite. Dans le ciel au dessus de leurs têtes, ils voyaient les nuages gonflés d’eau rouler sur eux-mêmes en se rapprochant. La pluie n’allait pas tarder. L’homme avec des petits coups précis de sa perche faisait tomber les fruits restés accrochés. Ils se pressaient tous deux, ils voulaient récolter le plus possible de noix sinon elles seraient irrémédiablement perdues. C’était le labeur de Jeanne ensuite de les laver et de les faire sécher dans la grange.


Ils travaillèrent ainsi, à la hâte, bien deux heures durant. Puis les gouttes se mirent à tomber de nouveau, d’abord doucement puis rapidement de plus en plus fort. Ils se mirent à courir sous une pluie battante. L’averse faisait un rideau devant leurs yeux et le temps d’arriver chez eux ils étaient trempés.

La mère[7] d’Etienne était restée devant le feu et l’avait bien entretenu. Jeanne se changea rapidement et mit ses vêtements mouillés et ceux de son époux sur des chaises devant les flammes. Elle se mit immédiatement à la préparation du déjeuner.

En peu de temps la soupe de légumes mijotait dans la marmite au dessus du feu. Jeanne mit un peu de pain noir et du fromage sur la table. Elle alla tirer un pichet de vin à la cave pour Etienne et sa mère. Elle, elle avait toujours préféré le lait, elle en posa un verre au dessus de son assiette à sa place habituelle. Il lui restait à sortir du cagibi bien frais le petit peu de viande froide du jour précédent.

Dehors, la pluie ne cessait pas mais au contraire redoublait de force. La journée avançait et la pluie continuait à s’abattre sans discontinuer. La rivière qui était déjà bien grosse devait être sortie de son lit maintenant. Etienne, le nez collé à la vitre déformante de la fenêtre regardait dehors d’un air soucieux. Le chat affalé sur le coin de la commode à côté de cette même fenêtre considérait d’un air assassin toute cette eau  qu’il détestait au plus haut point.  Etienne posa sa main sur la tête du chat et lissa le pelage soyeux et tiède. Il se faisait du souci à propos de son troupeau, qui se trouvait avec leur petite bergère Rosine dans la montagne Saint Maurice et de sa grange qui se trouvait tout près de la Combe Leusse. Le chat, pour le réconforter un peu,  sembla-t-il, se mit à ronronner sous sa caresse.

Section A1 Serre Gros, detail

 « Je vais quand même jeter un coup d’œil à la grange, elle me tracasse. Avec ce gros temps, il me faut voir comment elle se tient, je reviens tout de suite. »

Il enfila un manteau et sortit. Dans la cour, il attrapa le sac en toile de jute suspendu à un clou, se le jeta par-dessus la tête. Ses mains agrippées à deux extrémités du sac, il le maintint comme un toit pour se protéger les yeux au mieux. Il se mit à courir sous la pluie en direction de la rivière. Ses pas faisaient gicler de tous les côtés l’eau des flaques qu’il foulait.

« Le déjeuner va bientôt être prêt ! » lui cria du seuil sa femme.

Le repas était prêt depuis longtemps et les deux femmes attendaient Etienne. Un flot d’eau  se déversait sans arrêt sur le toit. Jeanne debout à la fenêtre tentait d’apercevoir quelque chose à travers le rideau de pluie mais tout était brouillé et elle ne voyait rien. Elle se retourna, planta la louche dans la marmite et la fit tourner un peu brutalement. Des éclaboussures de soupe lui tombèrent sur la main. Elle les essuya rageusement sur son tablier. Elle se retourna un peu vivement et reprit sa vigie devant la fenêtre.

 « Bon, tu m’agaces maintenant. Arrête d’arpenter la cuisine comme ça et assieds-toi. Il va bientôt être là. », lui dit sa belle-mère d’un ton irrité.

Jeanne se laissa tomber sur la première chaise venue mais continua à fixer la fenêtre. Mais qu’il vienne maintenant ! Qu’il vienne vite ! pensait-elle à bout de nerf. Elle jeta un coup d’œil mauvais vers la vieille femme qui continuait à tricoter comme si de rien n’était. Comment peut-elle rester si calme alors qu’il est en train d’arriver un malheur à son fils, je le sais, je le sens.

Les minutes s’égrainèrent avec une lenteur enrageante puis finalement les deux femmes décidèrent de manger un morceau.

La bouche pleine, les poings serrés, Jeanne planta ses yeux dans ceux de sa belle-mère pour lui indiquer qu’elle ne supporterait aucune contradiction et lui dit avec force :  

«  Dès que j’aurais terminé mon repas j’irai voir la grange.  Je dois savoir ce qu’Etienne fabrique. Il devrait être là depuis longtemps. »

Sa belle-maman hocha seulement la tête et continua à manger sans dire un mot. Son déjeuner avalé, Jeanne enfila son manteau et sortit. La pluie semblait vouloir diminuer de force. Très vite cependant ses vêtements furent transpercés. Elle se mit à courir en direction de la grange. Mais elle avait beau regarder du mieux qu’elle pouvait elle ne parvenait pas à distinguer le bâtiment. Elle tourna sur elle-même s’attendant à chaque seconde à voir la silhouette familière de la grange. Rien, il n’y avait plus rien. Elle comprit brusquement que la bâtisse de bois entière avait disparu. Abasourdie, elle refit un tour sur elle-même pour contrôler qu’elle était vraiment à l’endroit où se tenait voici peu de temps leur grange. Oui, c’était bien là ! Il n’y avait pas de doute possible. Le bouquet d’arbustes qu’elle avait l’habitude de voir sur le côté de la grange était bien là mais il formait comme une île autour de laquelle l’eau filait à vive allure vers l’aval. Elle s’approcha du bord. Des débris de bois, une porte de placard, un arbre même, flottèrent devant ses yeux ébahis  et disparurent en un instant. Avec horreur elle vit une brebis se débattant désespérément lui filer sous le nez. Elle détourna son regard et sa main se plaqua sur sa bouche qui béait d’effroi.

Il ne lui fallut que peu d’imagination pour reconstituer ce qui avait dû se passer. La force du courant, la disparition de la grange, l’absence d’Etienne. Là, sous ce déluge, les oreilles assourdies par le rugissement du flot en furie, des images épouvantables l’assaillirent et elle se sentit envahie d’une atroce frayeur. Elle s’accroupit sur ses talons, le dos rond, les deux poings serrés sur ses yeux à s’en faire mal tellement ils étaient crispés. Une plainte déchirante lui échappa. Elle se calma pourtant, devint de plus en plus silencieuse, la tête remplie du fracas qui l’entourait. Puis elle se leva, jeta un dernier regard hostile autour d’elle et reprit le chemin de sa maison 

Ses yeux étaient baignés de larmes, ses cheveux plaqués sur son crane par la pluie, tous ses habits dégoulinaient et elle marchait dans de la boue qui avait maculé toutes ses jambes et le bas de ses jupes. A pas lents, le visage tourné vers ses pieds, elle repensa à la vie qu’elle menait depuis un an avec Etienne. Ils s’étaient mariés, ils s’entendaient bien ensemble, ils avaient mené une vie paisible jusqu’alors. Soudain, sa grossesse récente lui revint en mémoire. Comment allait-elle faire sans Etienne ? … Mais il ne fallait pas penser à ces extrémités. Non, non, il fallait repousser bien loin cette absurdité. Il fallait qu’il soit à la maison à l’attendre près du feu. Elle le souhaitait très fort, elle se forçait à y croire mais elle ne pouvait pas s’empêcher d’en douter. 

A peine la porte ouverte, elle fixa la place où il aimait à s’asseoir dans la douceur du foyer. Elle ne vit qu’une chaise inoccupée. Sa belle-mère releva la tête de son tricot. Un seul sourcil monta en signe d’interrogation muet et resta suspendu ainsi en attendant une réponse. Jeanne, plusieurs fois, balança doucement son visage de droite à gauche. Sa belle-mère baissa le nez et un soupir de désarroi lui échappa.

La jeune femme, le visage pitoyable écarta les bras et les laissa retomber mollement.

« La grange n’est plus là, elle a complètement disparu. Je n’ai jamais vu une chose pareille. »

« Et Etienne, tu l’as vu ? »

« Non, nous devons le trouver. Je vais chez le voisin pour lui demander s’il peut nous aider. »

Elle se retourna et remit avec un frisson de répulsion le manteau encore trempé mais elle n’avait pas le temps de penser à son confort. Dehors, il pleuvait toujours mais doucement à présent. En premier lieu, elle prit la direction de son voisin Antoine Thevenon[8]. C’était la ferme la plus proche de la leur. Elle frappa trois coups sourds à la porte avec son poing. Le battant ne tarda pas à s’ouvrir et elle vit la face hilare de Marianne[9], la sœur d’Antoine. Elles se regardèrent un moment sans bouger puis Marianne babilla un flot de mots incompréhensibles en produisant son sourire baveux, elle était imbécile et Jeanne savait que dans son innocence la jeune fille n’était pas en mesure de lui apporter une aide quelconque.

Elle lui dit bonjour et en lui tapotant l’épaule gentiment. Elle demanda à Marianne de retourner faire ce qu’elle faisait, de ne pas s’inquiéter de sa venue, que tout allait bien. Cette fois-ci, Jeanne prit le chemin de son voisin Baptiste Baudouin[10]. Il habitait à environ cinq minutes à pied. De loin, elle vit avec un serrement dans la poitrine que la dépendance accolée à la maison de son voisin avait été sérieusement endommagée. Une partie du mur penchait d’une façon alarmante cependant, par bonheur, la maison, elle, semblait intacte et toujours debout.

Quelques hommes entouraient la partie dégradée et s’occupaient à étayer le bâtiment pour empêcher tout effondrement supplémentaire. Baptiste était parmi eux. Tandis qu’elle s’approchait, il recula pour considérer le résultat de leurs efforts et il la vit. Il fronça les sourcils, prit un air inquiet et vint à sa rencontre. Sans savoir de quoi il s’agissait, il voyait clairement que quelque chose de grave était arrivé. Arrivé à sa hauteur, il lui serra rapidement la main, la prit par le bras et se penchant vers elle, dit :

« Bonjour Jeanne, qu’est-ce qu’il y a, dites-moi ? »

Antoine Thevenon de toute évidence avait offert son aide à Baptiste car lui aussi s’était détaché du groupe d’hommes et se hâtait vers Jeanne et Baptiste.

Elle leur fit un petit sourire tout triste et s’adressant à Antoine elle demanda :

 « Avez-vous vu Etienne? »

« Bin oui, ce matin ! Je vous ai vu tous les deux quand vous étiez occupés avec les noix », dit Antoine Thevenon, « mais quand il a commencé à pleuvoir des cordes, je ne me suis pas attardé dehors, je te prie de croire, je suis rentré dare dare. »

« Ah, Antoine, je viens de chez vous, j’espère que je n’ai pas inquiété Marianne. C’est pour mon Etienne que je me tourmente. Quand il pleuvait tant il est allé voir notre grange. »

«  Vous y êtes allée, vous, à la grange pour voir s’il était là ? » a demandé Baptiste.

Elle hocha la tête avec véhémence et dit :

« La grange est partie, il ne reste plus rien. »

Les hommes se regardèrent incrédules.

« Ho ! Pas possible ! » dit l’un. « C’est pas vrai ! » dit l’autre.

Puis ils se reprirent et Baptiste Baudouin déclara en regardant Antoine pour obtenir son approbation :

« On va le chercher, vous allez voir ! Pour notre travail ici, on ne peut guère faire mieux pour le moment. »

« Allez, je vais prévenir les autres voisins ! », affirma Antoine Thevenon

Elle leur serra à chacun un bras pour leur montrer sa reconnaissance et leur sourit à nouveau tristement.

« Rentrez chez vous maintenant, Jeanne, vous êtes toute trempée ; vous allez attraper la crève. On vous préviendra dès qu’on saura quelque chose, ne vous en faites pas ! »

Elle hocha la tête et se sentit soudainement épuisée. Ses jambes étaient lourdes, elle avait  l’impression de porter le ciel au-dessus d’elle, elle reprit le chemin de sa maison.

La fin de l’après-midi approchait lorsque des coups se firent entendre à la porte. Jeanne se hâta d’ouvrir le cœur battant d’impatience. Etienne Chaste, un voisin du quartier Combe-Marthe, se tenait sur le seuil le béret à la main.

« Bonjour, Mère Chastel. »

« Bien le bonjour, Monsieur Chaste. »

«  C’est Baptiste qui m’a prévenu qu’Etienne aurait disparu ; alors avec notre voisin François Got, je me suis mis à sa recherche. Nous avons parcouru une partie des berges de la Combe-Leusse, mais nous n’avons rien trouvé.  Maintenant, si vous le permettez, je vais juste regarder l’état de votre grange ; enfin d’après ce qu’on m’a dit et si j’ai bien compris, je vais plutôt voir là où elle se trouvait. »

« Je vous accompagne maître Chaste, l’eau a peut-être un peu baissé, parce que quand j’étais là-bas ce matin … »

La maman d’Etienne ne disait rien mais elle ne perdait pas un mot de la conversation. Elle hochait la tête et nerveusement, elle s’essuyait les mains sans nécessité à son tablier.

Arrivés à la rivière, à l’endroit où leur grange s’était dressée, Jeanne reçut le même choc que la première fois qu’elle s’y était tenue. La désolation du lieu lui serra la gorge. Toute l’armature en bois manquait ainsi que tout ce qu’elle abritait, les outils d’Etienne, la partie de la récolte qu’ils y avaient soigneusement stockée. Tout était parti. Le ruisseau métamorphosé en rivière bouillonnante avait un peu baissé mais courait toujours aussi tumultueusement. Il aurait été impossible de le traverser. L’emplacement de la grange était à peine discernable. Tout était recouvert de boue. Jeanne devinait le regard plein de compassion de Monsieur Chaste peser sur elle. Elle ne se sentait pas en mesure de l’affronter sans laisser échapper sa peine. Elle porta au loin ses yeux noyés de larmes.

« Nous continuerons à chercher demain. », l’entendit-elle dire dans le brouillard cotonneux qu’était devenue sa tête.


[1]  Combe Luce

[2]  Le Courrier de la Drôme et de L’Ardèche du 28-09-1841

[3]  Le Courrier de la Drôme et de L’Ardèche du 28-09-1841

[4]  Le Courrier de la Drôme et de L’Ardèche du 30-09-1841

[5]  Etat Civil de Bourdeaux (An XI-1812) page 362

[6]  Etat Civil de Dieulefit (An X-1807) page 327

[7]  RP Dieulefit p. (1770-1791) page 88

[8]  Etat Civil de Dieulefit (1793- An IX) page 80

[9]  RP Dieulefit p. (1788-1792) page 52

[10]  Etat Civil de Poët Laval (1793- AN X) page 192