Joséphine et le facteur falacieux (épisode 2)

Marsanne, Alexandre Debelle, 1836

Recit basé sur les actes de l’état civil de plusieurs villages et sur les articles de journeaux de l’époque. Les personnages ont existé et les évènements ont eu lieu.

Octobre 1836 

Joséphine, la fille (2)

Un soir, on était alors en automne, j’étais en train de rentrer les brebis. En contournant la ferme pour me rendre dans la bergerie, je suis passée devant une petite voiture découverte. Elle était vide et le cheval qui l’avait tirée jusqu’au domaine, paissait tranquillement à quelques mètres de là, attaché à une branche basse d’un pommier. « Le maître a de la visite » ai-je pensé.

A mon habitude, j’ai ouvert la porte et j’ai laissé passer les brebis. J’ai accroché mon bâton de marche au gros clou à gauche du ventail. Je suis allée remplir deux seaux d’eau au puits. Je ne les remplissais qu’à moitié tant ils étaient lourds, je préférais faire deux voyages plutôt que de devoir en porter un seul plein qui m’arrachait les bras. Les brebis assoiffées bêlaient en attendant mon retour. A mon premier voyage, Jacques, le premier valet, guettait mon retour appuyé contre le mur de la bergerie. Il n’a pas fait un seul geste pour me soulager de mon lourd fardeau mais il m’a dit sèchement :

« Le maître veut te voir ! Tout de suite. »

« J’ai presque fini. Je donne … »

Jacques m’a interrompu avec impatience. « Non, maintenant ! Et ne traîne pas ! » Il est parti à grands pas sans m’attendre. J’ai vidé rapidement mes seaux dans l’abreuvoir des bêtes, me suis vite nettoyé les mains dans le bac d’eau et tout en m’essuyant à mon tablier, j’ai couru vers la porte de la ferme. Je suis rentrée, ai tourné à droite pour suivre un couloir et me suis retrouvée devant ce que tous les domestiques appelaient : « le beau salon ».

Jacques était là, l’oreille tendue vers la porte essayant de comprendre les paroles qui s’échangeaient de l’autre côté. Ses yeux se sont posés sur moi. Il s’est redressé de toute sa hauteur et m’a tourné le dos pour frapper doucement quelques coups à la porte.

La voix du maître s’est élevée et nous avons entendu « Entrez ! »

Jacques s’est avancé poliment de quelques pas, je l’ai suivi en me cachant un peu derrière sa large carrure. Le maître était assis à la grande table ovale du salon avec un homme d’un certain âge.

« Merci Jacques, tu peux t’en aller, je n’ai plus besoin de toi. » a dit le maître.

J’ai croisé le regard dépité du premier valet. Mon inquiétude s’en est accrue d’autant. Pourquoi étais-je appelée dans cette pièce avec le maître et ce monsieur inconnu ? De quoi allait-il être question que le premier valet n’avait pas le droit d’entendre ? La peur me serrait au creux de l’estomac.

Jacques s’est légèrement incliné d’abord devant le maître puis devant le monsieur. Il s’est retourné vers moi les sourcils froncés et m’a légèrement bousculée en passant pour se diriger vers la porte et sortir. Je n’ai pas entendu qu’il l’ait refermée derrière lui.

Le maître m’a fait signe d’avancer. Je me suis approchée, mes yeux allant rapidement du maître à l’inconnu silencieux. L’homme portait une perruque poudrée, il tenait le bord de son chapeau posé sur la table. Contre le fauteuil sur lequel il était assis, il avait callé sa canne, le pommeau en était joliment ciselé.   

Le maître voyant ma grande détresse a essayé de me réconforter.

« Allons ne crains point, il ne se passe rien de grave. Ce monsieur est Juge de Paix. Tu sais ce qu’est un Juge de Paix ? »

J’ai secoué la tête en signe de dénégation. « Non Maître. »

Le maître s’est raclé la gorge comme il avait l’habitude de faire lorsqu’il allait dire quelque chose d’important. « Ce monsieur te cherche. »

L’inconnu a alors pris la parole pour la première fois depuis mon arrivée dans le salon. Il parlait doucement, sa voix n’avait pas la force généralement dure du maître.

« Me permettriez-vous d’exposer moi-même à cette demoiselle la raison de ma visite et le motif de la quête qui m’a conduit jusqu’ici, cher Monsieur ? »

« Mais évidemment, je vous en prie. Faites, faites Monsieur ! »

De sa douce voix, le monsieur s’est adressé à moi.

« Je suis Juge de Paix, plus exactement je suis le Juge de Paix de Marsanne. Il me revient d’apporter la justice dans les familles et entre voisins. Si, par exemple, des controverses s’élèvent entre un père et son gendre, je me dois d’y mettre fin et trouver une solution satisfaisante et équitable pour tous. Où

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Les voisines devant le juge de paix, Daumier

bien quand une personne se dispute avec son voisin à propos d’un bout de terrain, mon devoir exige que je trouve un compromis qui satisfera toutes les parties en accord bien entendu et obligatoirement avec les lois de notre bon pays… »

La panique peu à peu m’envahissait, je n’y comprenais rien de rien. Qu’est-ce que j’avais à faire avec ces histoires de famille, de voisins qui ne s’entendaient pas. Je n’avais pas de famille, je changeais de voisins depuis ma naissance. Je cherchais dans ma tête avec qui j’avais pu me disputer et je ne trouvais aucune réponse à mes questions angoissées. Je ne sais pas quelle tête je devais avoir pendant que je cherchais désespérément une voie de sortie à la catastrophe qui allait me tomber dessus. Heureusement le monsieur a vite vu que les explications qu’il essayait de me donner ne m’étaient d’aucun secours. Il a compris à mon regard effaré qu’il devait être plus clair.

« Une personne m’a demandé de me mettre à ta recherche. » a-t-il déclaré en se penchant avec bienveillance vers moi.

« Oh là là, » ai-je pensé, « on sait que c’est moi ! Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire de mal pour qu’on me recherche comme ça. »

« Est-ce que tu connais quelqu’un à Poët Célard ? » a continué le Juge de paix. Il s’est reculé et m’a examiné attentivement. J’osais à peine le regarder de peur de lire sur son visage son mécontentement qui certainement n’allait pas tarder à apparaître.

« Je ne sais pas Monsieur. Non, non, je ne connais personne de là-bas, il faut me croire Monsieur ! »

Ma voix commençait à trahir mon angoisse malgré tous mes efforts pour la cacher.

Sans égard pour ma peur, le monsieur a continué à me poser des questions. « Est-ce que quelqu’un t’a dit où tu es née ? »

A toute vitesse j’ai essayé de me rappeler ce qu’on m’avait raconté de ma naissance. Il y avait de méchants enfants qui disaient que j’avais été perdue exprès parce que j’étais vraiment trop laide et que je sentais mauvais. D’autres enfants me tiraient la langue et chantonnaient : « Nique nique naque, t’as pas d’maman. Bien fait pour toi, t’as pas de papa non plus, c’est parce que t’es bête comme tes pieds. »

La survenue des tourments de mon enfance m’ont fait monter des larmes au bord des yeux. Pourtant un autre souvenir a jailli brusquement de mon court passé. Une grand-mère assise à une table de cuisine alors qu’elle grattait des carottes pour le repas du soir m’avait raconté une histoire comme si c’était de moi qu’il s’agissait. Il était une fois une petite fille qui venait de l’hospice. Elle avait été recueillie par des nonnes. L’une s’appelait Sœur Cyprienne et l’autre Sœur Angélique. Elle jurait que cette histoire était la mienne et qu’elle m’était vraiment arrivée, je m’en suis souvenue très nettement.

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Salle à dormir

Le Juge de Paix qui attendait patiemment pendant que je réfléchissais a suggéré pour m’aider dans mes réflexions. « Peut-être te souviens-tu d’un nom, d’une personne, je ne sais pas … Qui sait ? Cela pourrait m’avancer dans mes recherches. »

Alors j’ai répété au monsieur la seule chose qui concernait un lieu un peu précis et des personnes avec des noms dont je venais de me rappeler.

« Ah, c’est bien ça ! Je pense que ces noms me suffisent pour l’instant. Voilà du concret pour continuer mes recherches. Cela tombe vraiment bien parce que, j’ai rendez-vous avec la Sœur Supérieure de l’hospice de Crest. »

Je ne comprenais toujours pas ce que je venais faire dans les recherches de ce monsieur inconnu.

« Tu n’as pas l’air de bien saisir ce qui est en train d’arriver mais ne t’inquiètes pas. Ma visite, mes questions, si tout se passe comme je m’y attends, tout va s’éclaircir pour toi. Si ton maître me le permet, je viendrais en personne te faire part, heu, je veux dire je viendrais moi-même te narrer heu te communiquer, heu, te donner les résultats de ma quête. »

A ce moment, le Juge s’est tourné vers mon maître et tout en hochant la tête d’un air accablé lui a dit :

« C’est tout de même inimaginable, je ne parviens jamais à parler avec les mots simples de tous les jours à des enfants. Soit je bêtifie en baragouinant des mots dignes d’un simple d’esprit soit je leur parle comme à des adultes ayant fait de longues études.»

A quoi mon Maître a répondu : « Ah ! Ne m’en parlez pas. Personnellement je n’ai jamais fait l’effort de les considérer comme des enfants, je les traite tous, adultes et bambins, de la même manière. Je laisse ce soin aux femmes et aux domestiques. »

Pendant qu’il parlait, ses yeux se sont braqués sur moi et de la main il m’a bien fait comprendre que je devais disparaître au plus vite. Je me suis retournée d’un coup vers la sortie et sans un mot, d’un pas rapide j’ai quitté le salon.

Et en effet, Jacques, le premier valet, avait oublié de fermer la porte à son départ.  Rôl 

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Rôle de Juge de Paix

Le Juge de paix 

Crest, novembre 1836

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Juge de paix 19e

Pour entrer dans l’hospice, il faut d’abord passer une porte cochère, puis une seconde porte massive. Dans l’espace entre les deux se trouve le tour où les enfants sont déposés par ceux qui ne peuvent ou ne veulent les garder. Le jour où je me suis rendu en ce lieu était fin décembre. Je tirai sur la chaînette qui mit en branle une petite cloche de l’autre côté du mur et j’attendis sous une pluie de peu d’importance mais glaçante. J’allai tirer une seconde fois sur la chaînette lorsqu’une lucarne s’est entrouverte. L’ouverture me permettait de ne voir que le visage peu amène de la portière. Elle me regardait mais ne prononça pas un mot attendant sans doute ma requête.

 « Bonjour ma sœur, pardon, bonjour madame » dis-je en m’excusant en constatant l’absence de coiffe, m’indiquant son statut de laïque. « J’ai sollicité une audience auprès de votre mère-supérieure. Elle m’a fait l’insigne faveur de me l’accorder pour cet après-midi. Je me suis donc permis de paraître et je vous serais gré de l’en avertir présentement. »

« Et vous êtes qui vous ? » demanda cette brave mais quelque peu acariâtre femme.

« Monsieur Lenoir, Juge de Paix de Marsanne, pour vous servir. »

Elle hocha la tête en silence, referma la lucarne d’un claquement sec et elle me laissa là. Le bruit de ses pas s’éloigna rapidement. La pluie ne cessait de tomber sur mon chapeau et je commençais à sentir l’humidité de mon manteau sur mes épaules. L’attente ne fut pas très longue mais je commençais à m’impatienter. Enfin, elle revint, ouvrit largement la lourde porte et me laissa pénétrer dans l’hospice.

Elle repoussa le ventail avec difficulté puis me passant devant, elle me fit signe de la suivre.

A grandes enjambés, elle me conduisit le long d’un large couloir. De chaque côté étaient disposés des statues de Saints aussi grandes que moi dont les yeux le plus souvent contemplaient le plafond. Nous parvînmes  finalement dans une pièce meublée de quelques sièges et d’une table. Des Saints de petites tailles cette fois occupaient trois niches profondes. La portière d’un doigt m’indiqua un fauteuil et me dit d’attendre. Elle disparut dans le couloir que nous venions d’emprunter.

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Sœur hospitalière

      J’ôtai mon chapeau et le posai sur l’une des chaises puis je retirai mon manteau trempé et le tint serré contre moi plié en deux. Je pris place dans le fauteuil disposé auprès de la seule fenêtre de la pièce et j’attendis. L’eau du tissu de mon manteau commençait à transiter vers mon pantalon. Tout à coup la porte de communication s’ouvrit laissant apparaître une religieuse d’un âge assez avancé. Je n’hésitai pas à reconnaître en elle la mère supérieure. Avec un sourire de bienvenue, elle me fit un signe de la tête.  « Entrez, je vous en prie, Monsieur Lenoir. Ho là, mais je vois que la pluie ne vous a pas épargné. Permettez-moi de vous débarrasser de votre pardessus et de le mettre à sécher sur une chaise près du poêle. N’oubliez pas votre chapeau, Monsieur.»

Elle s’écarta légèrement me laissant passer devant elle. Je lui tendis mon manteau et mon chapeau qu’elle suspendit pour l’un sur le dossier d’une chaise et y posa l’autre à plat sur l’assise puis indiquant un fauteuil haut devant un bureau me pria de m’asseoir. Je la remerciai de sa prévenance et pris place. Elle contourna le bureau et s’assit à son tour, joignit les mains et me regarda amicalement droit dans les yeux.

« J’ai lu vos lettres avec beaucoup d’intérêt. J’ai cependant le devoir de vous dire que la plupart du temps il est extrêmement malaisé d’obtenir une certitude sur la filiation d’un cas tel que vous l’avez décrit. Comment peut-on savoir si la fillette est réellement l’enfant de la dame dont vous avez pris les intérêts en mains. »

« J’en suis parfaitement conscient, n’en doutez pas. Cependant cela ne nous exonère aucunement de  l’obligation de tenter la réunion d’une mère avec son enfant. »

Elle posa ses mains bien à plat sur son bureau, opina du chef et dit : « Tout à fait, en effet, tout à fait. »

Devant elle se trouvait un énorme registre. Elle le tira vers elle et l’ouvrit au hasard m’a-t-il semblé mais je remarquai bientôt le marque-page qui avait guidé sa main.

« Voyez vous-même. Voici les listes des enfants qui nous ont été confiés par l’intermédiaire du tour d’abandon que vous avez vu en entrant dans ce lieu. Au cours de l’année 1820 seulement, il y en a eu plus de trente. Le Sieur Mercier, le secrétaire de la mairie m’a certifié que durant la même année, ils ont enregistré cent quarante naissances dont un septième ont été mis sous notre tutelle ! De nos jours, Dieu soit loué, les temps sont plus cléments et la pauvreté n’est plus aussi criante. »

Je partageai cette analyse de notre époque moins cruelle qu’autrefois aussi approuvai-je de la tête. La mère supérieure continuait à tourner quelques pages du registre la mine pensive puis elle revint à l’endroit marqué par le signet.

« Voici l’année de notre Seigneur 1820. Dans ce registre se trouve le compte-rendu des présentations à la mairie faites par l’hospice. La plupart ont été établies par sœur Cyprienne ou sœur Angélique. De temps en temps, on trouve également le nom de Madame Ricou, veuve Martin, notre portière de l’époque. »

 « Serait-il possible que l’une de ces personnes soit encore parmi nous ? » demandai-je en entendant les noms familiers à mon oreille depuis la veille.  « L’enfant que j’ai rencontrée hier et que je voudrais réunir à ses parents, si elle vient en effet de cet hospice, a prononcé les deux premiers noms des personnes que vous venez d’évoquer. »

« Sœur Cyprienne est encore ici mais elle a perdu la mémoire, pauvre femme. Elle fredonne ses comptines et ses berceuses en se balançant, c’est tout ce dont elle se souvient.» répondit mon interlocutrice. « Quant à sœur Angélique, elle aussi suit sa route en notre compagnie mais, Dieu soit loué, elle est encore en possession de toute sa tête. Je vais la faire appeler. »

Sa main s’éleva et saisit un épais ruban se terminant par un pompon violet. Quelques instants plus tard on frappa légèrement à la porte et après que la mère supérieure dit « Entrez ! » une religieuse passa la tête dans l’entrebâillement.

«  Sœur Marthe, allez demander à sœur Angélique de venir dans mon bureau, je vous prie. »

« Oui, ma mère. » La tête disparut et la porte se ferma doucement.

En attendant l’arrivée de sœur Angélique, je rapportai ce que la mère en recherche de son enfant m’avait confié. Elle avait conservé des bouts d’étoffe des vêtements qu’elle avait elle-même confectionnés pour son enfant avant de la déposer dans le tour. Elle désirait garder en sa possession des traces bien tangibles pour l’aider à l’identifier lors de sa quête. J’avais déjà mentionné cette information dans ma missive mais je jugeai pertinent de la réitérer en ce lieu et en ce temps. Je fus interrompu, alors que je terminai mon récit, par quelques coups frappés à la porte.

« Entrez, entrez, Sœur Angélique ! »

Une vieille dame, le dos courbé, la main droite serrant une canne, fit quelques pas dans la pièce, salua la mère supérieure puis tourna vers moi ses yeux pétillants qui donnaient à toute sa physionomie une bonhommie de bon aloi.

« Merci de votre venue rapide ma fille, prenez place près de nous. »

Brièvement la mère supérieure expliqua la raison de ma visite tandis que l’aïeule s’installait sur une simple chaise à l’assise de paille tressée. Un silence suivit l’explication puis la Supérieure comprenant que Sœur Angélique ne parlerai pas avant d’en avoir reçu la permission, elle ajouta rapidement :

« Parlez librement et sans crainte, ma fille ! »

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In-folio

« Je vois le registre sur la table. Les questions de Monsieur y trouveront certainement leurs réponses.

Je le reconnais sans hésitation, c’est celui utilisé à chaque nouvelle arrivée d’un enfant laissé à nos soins dans le tour à l’entrée de l’hospice. Seulement je n’ai jamais appris à lire et je suis donc bien incapable de retrouver le passage qui concerne la petite fille qu’on cherche. »

La Supérieure la rassura d’un sourire bienveillant.

« C’est ensemble que nous retrouverons la minute que nous cherchons. Vous avec votre mémoire, moi en lisant les écrits. »

« Mesdames, pardonnez-moi, heu, ma mère, ma sœur. Mis à part les bouts d’étoffe que j’ai mentionnés, je suis en possession d’informations complémentaires qui pourraient nous aiguillonner plus finement vers l’objet de ma quête. En effet, mes contacts antérieurs avec Monsieur Mercier, que vous connaissez bien si mes renseignements sont exacts, m’ont permis de faire avancer mes recherches. Je suis donc en mesure d’assurer selon ses propres dires qu’un enfant de sexe féminin a été déposé ici même, dans le tour, aux environs du 20 mars. Il pense même qu’il est tout à fait probable que l’enfant se nomme Joséphine Adrien. Je me suis permis de vous importuner dans le seul but d’obtenir ici la confirmation ou le démenti de ces informations et je vous serais reconnaissant de me donner une certitude à ce sujet. »

A ces mots, la mère supérieure déplaça légèrement le registre pour le lire plus commodément. Elle le feuilleta, tourna une page, revint à la page précédente et posa l’index sur les notes du mois de mars 1820.

« Voilà, j’ai trouvé, c’est là. » Elle nous regarda l’un après l’autre d’un air satisfait. « Si vous le voulez bien, je vais le lire à haute voix. Sœur Angélique, je vous demanderais, si vous avez des éléments ou des souvenirs qui vous reviennent à l’écoute de la lecture, de nous en faire part et je vous en prie n’hésitez surtout pas à m’interrompre. »

« Nom donné : Adrien, Joséphine. Trouvé dans le tour à 9 heures du soir un enfant de sexe féminin. 

Deux langes, un de limoges rouge et un autre de draps vert, un drapeau et une barde de toile, deux bonnets, l’un de limoges rouge et l’autre de drap vert très clair. »

Sœur Angélique commença à remuer sur sa chaise. Sa main s’ouvrait et se refermait sur sa canne montrant son désir d’interrompre la lecture de l’acte. La mère supérieure leva les yeux et l’interrogea du regard.

« Oui, dites-nous, ma fille. »

« Pardonnez-moi, cette description est certainement correcte, voyez-vous, mais elle ressemble à tant d’autres. Vous savez, presque tous les enfants portent ces sortes de vêtements. Les couleurs seules varient ainsi que la qualité. On peut difficilement se baser uniquement sur ce signalement. »

Je choisis ce moment pour sortir les morceaux d’étoffe que j’avais pris la précaution d’apporter. Je les posai sur le bureau et les soulevant l’un après l’autre, je continuai :

« Voici un bout d’étoffe de limoges rouge et un autre d’un rouge un peu différent, voyez vous-même. Ceci est une pièce de drap vert et celui-ci est d’un vert très clair, si clair en fait qu’il semble presque blanc. La personne que j’essaie d’aider m’a aussi confié ces autres morceaux que voici. » 

Prononçant ces mots je les étalai soigneusement afin de bien les isoler les uns des autres. La mère Supérieure posa le bout de ses doigts sur chacun d’eux en hochant de la tête.

« Tout ceci ne peut être un effet du hasard. Ces éléments sont concordants et la date que vous donnez est exacte. Personne ne peut les inventer. Je serais très tentée d’affirmer que nous avons trouvé ce que nous cherchions.»

Sœur Angélique demanda la parole et nous fit part d’une réminiscence qui lui avait traversé l’esprit un instant plus tôt.

« Je me souviens qu’un jour alors que sœur Cyprienne revenait de la mairie où elle avait présenté un enfant, elle m’a dit en riant que Monsieur Latune n’arrivait plus à distinguer les couleurs des vêtements. D’abord il croyait que c’était vert puis que c’était blanc. Je lui ai reproché gentiment de ne pas être très charitable pour un pauvre monsieur dont la vue baissait. Elle a reconnu qu’en effet ce n’était pas vraiment bienveillant de sa part et qu’elle se confesserait sans tarder. »

A l’écoute de cette anecdote mes doutes fondirent tout à fait. Je n’avais pas oublié une remarque de ce genre contenue dans l’acte de naissance de Joséphine Adrien[1]. Je partageai mes réflexions avec mes deux interlocutrices. Nous échangeâmes encore quelques propos qui renforcèrent notre conviction. Joséphine Adrien était en effet l’enfant que nous recherchions, cette petite fille née vers le 19 mars 1820, déposée dans le tour d’abandon de l’hospice de Crest.

Rapidement la mère supérieure me fit comprendre que ses activités l’appelaient en d’autres lieux et que notre entretien était terminé.

La lourde porte de l’hospice se referma dans mon dos, la pluie m’attendait. Je pris le chemin du retour, la nuit était tombée sur ces entrefaites. 

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Magdelaine Faucon, la mère (2) 

Poët Célard, janvier 1837

De ma vie, je n’avais jamais reçu une lettre. Ce matin-là, j’examinais le ciel d’où tombaient quelques flocons épars[2]. J’avais l’intention, dans l’après-midi, d’aller rendre visite à une de mes voisines qui ne se sentait pas très bien depuis quelques jours. J’ai vu le facteur déboucher de la rue en face de mon logis. Je n’y prêtais pas vraiment attention étant donné que je le voyais toujours passer sans accorder le moindre coup d’œil vers ma porte, absorbé qu’il était de lire le nom de sa prochaine livraison inscrit sur la missive serrée dans sa main. A mon grand étonnement, je l’ai vu s’arrêter, lever le nez de dessus une lettre, considérer avec un air abasourdi la façade de la maison, rebaisser les yeux sur le papier. Vraisemblablement convaincu de ne pas se tromper, il s’est avancé et nos regards se sont alors croisés. Nous étions certainement aussi surpris l’un que l’autre. J’ai quitté en hâte ma fenêtre pour lui ouvrir. Sur le seuil, tout sourire, il m’a tendu un papier plié d’une couleur brunâtre.

« Voilà, mère Faucon, une lettre pour vous ! »

Ses yeux rieurs me dévisageaient. Il voyait clairement que ma surprise de recevoir cette lettre était encore plus grande que celle qu’il avait eue un instant plus tôt. Alors, pour rire, il a fait comme s’il avait un plateau dans les mains, le papier, au milieu, bien à plat dessus. Il a plié l’échine et en une sorte de révérence m’a remis officiellement, avec un clin d’œil, la lettre qui m’était destinée.     

Facteur rural

Encore stupéfaite, j’ai saisi le pli. Le facteur a donné un petit coup à sa tempe et m’a souhaité une bonne journée. Je n’ai même pas eu l’idée de lui répondre tant j’étais absorbée par ce papier dépassant de mes mains. Comme une automate j’ai refermé ma porte. J’ai considéré la lettre sous toutes ses coutures. Le côté arrière était cacheté avec de la cire. Mes mains tremblaient un peu, je n’osais pas l’ouvrir. J’avais bien entendu une idée de l’expéditeur, ce ne pouvait qu’avoir une relation avec ma fille.  

A qui demanderais-je d’ouvrir la lettre et de me la lire. J’envisageais de le demander au facteur, mais j’étais presque sûre que, dans ce cas, le contenu de la lettre serait bientôt connu du village entier.

Peut-être vaudrait-il mieux que je demande au maître d’école de m’aider. Je savais que c’était un nouveau maitre, un tout jeune.  La voisine Archinard venait de me parler de lui, seulement quelques jours avant. Son nom m’échappait mais ce n’était pas grave, je pourrais le demander. Cependant un jeune homme comme lui saurait-il tenir sa langue. En y réfléchissant bien, je doutais de plus en plus et en fait, je trouvais que ce n’était pas une si bonne idée que ça.

Brusquement une pensée me traversa l’esprit. « Mais que je suis bête, pourquoi n’y ai-je pas pensé avant. C’est pourtant évident. » En un instant j’avais pris ma décision. J’allais me rendre en fin d’après-midi à la mairie où je demanderai l’aide de notre Maire Monsieur Auguste Peysson[3].

En arrivant à la mairie j’ai tout de suite poussé la porte car elle était entre-ouverte. Dans le couloir je m’avançais en essayant de reconnaître les voix d’hommes qui se faisaient entendre de la pièce où se tenait généralement notre élu. J’ai toqué deux fois et immédiatement j’ai entendu un « Entrez ! » J’ai su sans hésiter que c’était le Maire qui avait parlé.

Du seuil j’ai vu le maire derrière son bureau et devant lui un jeune homme assis sur une chaise.

« Bonjour Madame Faucon. En quoi puis-je vous être utile ?» m’a demandé Monsieur Peysson avec un grand sourire qui s’effaça en un instant. « Pardon, me voilà bien impoli. Je vous présente Monsieur Blanc, Henry Blanc[4], notre nouvel instituteur public. » 

Ah oui bien sûr, c’était Blanc. C’était bien ce nom que la voisine avait dit.

L’instituteur s’est levé de sa chaise, m’a salué de la tête, a pris congé de Monsieur le maire et s’est dirigé vers la porte qu’il a fermé derrière lui.

 « Que puis-je faire pour vous ? » a demandé le Maire pour la seconde fois en me désignant la place vide que l’instituteur avait occupé.

J’ai saisi les pans de ma robe à deux mains pour ne pas trop la froisser en prenant place. Les yeux baissés je lui ai dit bonjour et je me suis tout de suite excusée de le déranger dans ces activités. Puis je me suis permis de le regarder bien en face et je lui ai dit : « Aujourd’hui j’ai reçu une lettre. »

J’ai tiré la missive de ma poche et l’ai posée entre lui et moi sur la table sans la lâcher. « Je ne sais pas lire voyez-vous. Je suis ici pour savoir si vous pouvez me la lire, je vous en serais très reconnaissante. »

Le maire a hoché la tête puis il a pris la lettre que je lui tendais et s’est mis à l’examiner avec attention.

 « C’est une lettre importante, je vois ici le sceau d’un Juge de Paix et si je ne me trompe pas, elle a été envoyée par Monsieur Lenoir, le Juge de Paix de Marsanne. »

Je savais que Monsieur Peysson était au fait de ma situation puisqu’il connaissait les petits et les grands problèmes des uns et des autres dans le village. Je savais aussi qu’il en avait déjà touché un mot au Juge de Paix profitant d’une rencontre pour une tout autre occasion.

Le maire a fait tourner la lettre entre ses doigts puis il a cassé la cire du sceau et a déplié la feuille. Il l’a posée sur son bureau et en a lissé doucement la surface de ses deux mains. De la poche intérieure de son veston, il a sorti son lorgnon, l’a coincé sur son nez à l’aide de la petite pince et a commencé à lire avec une voix nasillarde que lui donnait ses narines à moitié bouchées.

 « Madame, vous m’avez prié d’enquêter sur le lieu de séjour actuel de votre fille. Puisque vous l’aviez déposée le 18 mars 1820 dans le tour d’abandon de Crest, j’ai tout d’abord sollicité la collaboration du secrétaire de la mairie de Crest. Il m’a présenté les actes de naissance de l’année 1820. La fillette qui a été enregistrée le 19 mars porte présentement le nom de « Joséphine Adrien ». Dans l’acte se trouve également le nom de la religieuse qui l’a présentée. On y trouve en outre la description des vêtements portés par l’enfant au moment de sa prise en charge par l’hospice. Cette description correspond admirablement avec les bouts de tissu que vous aviez mis à ma disposition.

Je me suis ensuite enquis du lieu où une jeune fille d’environ seize ans, portant le nom indiqué dans l’acte de naissance, pouvait résider. Cette tâche assez ingrate fut facilitée par un heureux hasard. J’ai pris connaissance qu’une pastourelle, répondant à ces critères, logeait non loin de mon domicile. Aussitôt j’ai agi en sorte d’en rencontrer le maître pour l’entretenir de ma démarche. Lors de notre entrevue, j’ai rencontré cette demoiselle ce qui me permit de lui poser quelques questions concernant sa tendre enfance. Elle n’en avait malheureusement que très peu mais quelques récits qui lui furent contés lui permirent de me transmettre le lieu où elle fut trouvée : l’hospice de Crest et les noms de deux personnes qui la soignèrent : une certaine Sœur Cyprienne ainsi qu’une Sœur Angélique. Cet entretien a grandement fait avancer ma quête. Cependant pour plus de certitude, j’ai encore envoyé une lettre à la mère supérieure de l’hospice pour solliciter un rendez-vous. Sa réponse positive a permis d’ajuster les dernières pièces de ce puzzle.

Par cette missive j’ai l’honneur de vous confirmer que le nom de votre fille est : Joséphine Adrien.

Votre serviteur

Signé Lenoir, Juge de Paix

Le maire a levé les yeux du papier, il a retiré son lorgnon et le gardant à la main m’a dit de sa voix normale :

« Au bas de la lettre se trouve l’adresse du patron de votre fille. »

J’ai souri et j’ai hoché la tête. J’étais très émue. Je n’avais pas tout compris ce que ce brave juge avait écrit  mais la fin de la lettre m’a fait tressaillir d’émotion. Tout de suite après, des tas de questions m’ont assaillie. Je me demandais ce que je devais faire maintenant. Comme j’aimerais la voir, lui parler, tout lui expliquer. Mais quelle réaction allait-elle avoir ? Est-ce qu’elle allait m’accepter, sera-t-elle fâchée contre moi de l’avoir abandonnée. Pendant cet instant de perturbation totale de mes sentiments, le maire, lui, repliait posément la lettre et en me la tendant a repris la parole.

 « Je vous conseille de bien réfléchir maintenant à ce que vous voulez faire. Je ne pense pas qu’il soit très sage de vous précipiter à la ferme de son patron. Il vaudrait peut-être mieux que vous annonciez votre venue par une lettre. »

« Mais comment faire ? Si j’envoie une lettre, elle ne pourra pas la lire, elle est aussi illettrée que moi. » me suis-je écriée.

Le maire m’a considérée avec un sourire dans les yeux et a agité la lettre devant mon nez.

« Comment le savez-vous ? Peut-être qu’une personne charitable lui a appris ses lettres ! Et d’ailleurs,  vous, comment avez-vous fait quand vous avez reçu ça ? Vous avez cherché de l’aide n’est-ce pas ! Alors elle, elle fera la même chose et d’ailleurs je suis persuadé que son patron est de bonne volonté. En plus de ça, il est fort probable que Monsieur Lenoir va le contacter lui-aussi pour lui annoncer le résultat de ses recherches. Soyez donc sans crainte, votre fille saura déjà ce qu’il en est quand elle recevra votre lettre. »

 « Mais qu’est-ce qui vous fait penser que ça va se passer comme ça ? » ai-je demandé vivement.

« C’est une part de son travail voyez-vous. Un Juge de Paix sert d’intermédiaire entre deux partis.

Dans votre cas, entre vous-même et votre fille. Par conséquent il est de son devoir de faire connaître ses résultats à l’une comme à l’autre.»

« Ah bon ? Ah ça alors ! » a été mon seul commentaire étonné.

Le maire m’a rendue ma lettre et tandis que je la remettais précieusement dans ma poche, il m’a dit :

« Rentrez chez vous maintenant, reprenez votre calme et tâchez d’avoir les idées bien claires pour réfléchir à tout ce que vous voulez mettre dans votre lettre. Dès que vous serez prête, revenez à la mairie et je ferais en sorte que votre lettre sera écrite et envoyée. »

Je n’ai trouvé que des mots bien faibles pour le remercier de sa bonté et c’est le pas léger et la tête bourdonnante que j’ai repris le chemin de mon logis.

Famille de Josephine Adrien :
Magdelaine Faucon, sa mère
Paulin Faucon, demi-frere de Josephine
Marguerite Moulin, belle mère de Magdelaine Faucon
Elisabeth Faucon, sœur de Magdelaine Faucon
L’oncle César, César Barnier, époux d’Elisabeth Faucon
Etienne Faucon, frère de Magdelaine Faucon \
Florence Geneves, belle sœur de Magdelaine Faucon
Louise Faucon, sœur de Magdelaine Faucon
Gabriel Fert, promis de Louise Faucon
Jean Pierre Faucon, cousin germain de Magdelaine
Louise Bonnet, épouse de Jean Pierre Faucon
Jean Louis Faucon, cousin germain de Magdelaine
Jeanne Raffin, épouse de Jean Louis Faucon
Jeanne Faucon, fille de Jean Louis Faucon  

Famille d’André Barthelemy Ponçon, époux de Josephine, facteur rural :
Veuve Ponçon, mère d’André Barthelemy Ponçon
Marie Joséphine Ponçon, fille d’André Barthelemy Ponçon et Joséphine Adrien
Pierre Ponçon frère d’André Ponçon
Marie Peysson, belle sœur d’André Ponçon
Antoine Ponçon frère décédé en 1835 pendant son service.  

Voisins de Magdelaine Faucon :
Marguerite Archinard
Marie Lafond Auguste Lafond, fils de Marie Lafond
Marie Tournillon, fille de Marguerite Archinard
Pierre Paul Marcel
Jean Louis Peysson  

Personnalités de Poët Célard et Marsanne :
Maire Auguste Peysson, maire de Poët Célard en 1837
Henry Blanc, instituteur public de Poët Célard en 1837 
Henri Xavier Jarrias, l’adjoint à la mairie de Marsanne
Monsieur Colombier Coste, adjoint à la mairie de Marsanne
Victor Oullion, le garde champêtre à Poët Celard en 1837
Marie Calvier, accoucheuse à Marsanne
Joseph Ollivier, riche propriétaire à Marsanne  

Sœur Cyprienne, réligieuse,
Sœur Hospitalière à Crest en 1820
Sœur Angélique, réligieuse, Sœur Hospitalière à Crest en 1820
Madame Ricou, veuve Martin, portière de l’hospice de Crest en 1820
Monsieur Latune, l’adjoint du maire de Crest en 1820
Monsieur Mercier, secrétaire en chef de la mairie de Crest en 1820
Monsieur Bouchet, secrétaire adjoint de la mairie de Crest en 1820    

Docteur Muston, médecin à Bourdeaux en 1843
Docteur Ladreyt de la Condamine, médecin à Bourdeaux en 1843  

Gendarmes de Bourdeaux en 1843 : Charles Ferrier, brigadier, (Villefranche Aveyron (1798)) Jacques Charron, gendarme (Saint-Leger-Triey Côte d’Or (1796 ))  

Un Juge de Paix de Marsanne (le nom Lenoir est fictif)
Mère Supérieure de l’hospice de Crest de 1820 et 1851 (nom inconnu)

[1]  Etat Civil de Crest (1817-1820) page 383

[2]  L hiver 1836-1837 était très froid

[3] Etat Civil de Poët Célard (1793- An X) page 29

[4] Etat Civil de Vesc (1813-1822) page 105