Joséphine et le facteur falacieux (épisode 1)

Marsanne, Alexandre Debelle, 1836

Recit basé sur les actes de l’état civil de plusieurs villages et sur les articles de journeaux de l’époque. Les personnages ont existé et les évènements ont eu lieu.

Joséphine, la fille (1)

Marsanne, été 1837

Soudain, elle est entrée dans ma vie. Elle se dit ma mère mais je ne la connais pas. Pas plus que je ne connais mon père d’ailleurs. Je ne sais même pas comment il s’appelle. Elle m’a affirmée se nommer Magdelaine Faucon[1] alors que moi je suis Joséphine,  Joséphine Adrien[2]. A mon avis, nous n’avons rien de commun l’une avec l’autre. Pourtant, ça serait tellement bien si seulement c’était vrai. Elle m’a expliqué comment j’aurais reçu mon nom. Un monsieur à la mairie de Crest, parait-il, l’aurait choisi ; au petit bonheur la chance si vous me demandez ce que  j’en pense. Je porte un nom de fille et un nom de garçon. Quand j’étais gamine je croyais qu’on ne savait pas que j’étais une fille et qu’on me laissait la liberté de choisir, quelle innocence ! Celle qui dit être ma mère m’appelle par mon prénom : Joséphine, comme tous les gens que je connais d’ailleurs. Mon nom de famille est Adrien. Je me demande encore qui sont mes vrais parents, ceux qui se nomment Adrien ? Moi, je ne connais personne avec un nom comme ça.

Magdelaine Faucon m’a raconté plein de choses de quand j’étais tout bébé. Elle dit que j’ai été déposée dans le tour d’abandon de l’hospice de Crest qui permet de confier un bébé aux sœurs de l’hospice sans être vu. Et après, Sœur Cyprienne m’a portée à la mairie et le monsieur qui a inventé mon nom a écrit sur un registre les vêtements que je portais à ce moment-là. Cette Sœur Cyprienne est, parait-il, celle qui m’a trouvée dans le tour. Elle m’a rapportée à l’hospice où je suis restée quelques temps mais je ne sais pas combien. Je ne me souviens de rien ; même pas que, tout bébé déjà, je passais d’une famille à l’autre comme j’ai appris plus tard.

Un de mes premiers souvenirs est celui d’une maison dans laquelle on me disait tout le temps que je devais être reconnaissante, que je devais prier le Bon Dieu pour le remercier de m’avoir placée finalement dans une bonne famille respectable où on suivait les règles du Tout Puissant avec amour, joie et allégresse. Je priais et priais encore, au moins trois ou quatre fois par jour. Mais on me faisait aussi travailler dur dans cette famille où la dame me tirait si fort les oreilles quand j’avais été méchante ou parce que je ne comprenais pas assez vite ce que je devais faire.

Je revois des fermes, des maisons dans des villages, je restais quelques mois et j’étais renvoyée encore ailleurs. J’habitais ici et là mais surtout j’y travaillais toujours. Domestique pour les uns, gamine à tout faire pour les autres, bergère surveillant des brebis, bergère courant derrière des chèvres. J’ai nettoyé des étables et des maisons mais je préférais déjà réparer des vêtements.

Beschrijving: hospice de crest.jpg
Hôpital-Hospice et la Chapelle

Beschrijving: tour 3.jpg
Tour

Sœur Cyprienne

17 ans plus tôt,Crest les 18 et 19 mars 1820

C’était l’heure de la prière. Je venais de saisir mon rosaire quand j’ai entendu le petit bruit bien caractéristique du tour. Il grinçait un peu et j’entendais que la personne qui le faisait tourner essayait de l’empêcher de crisser pour ne pas attirer l’attention. J’ai reposé mon rosaire et me suis dirigée vers le mur qui enserre le tour. Et en effet, un tout petit bébé était couché sur la surface en bois arrondie  de la partie tournante. Il ne pleurait pas, ne bougeait pas. Il dormait, ses petits poings serrés sous son minuscule menton. Je l’ai pris dans mes mains et l’ai couché sur mon bras, je me suis mise à chanter doucement une berceuse tout en berçant le bébé. D’un bon pas, je me suis rendue dans la pouponnière. Le silence était rompu par les pleurs de la petite Marie qui avait été déposée à l’hospice deux semaines plus tôt. Sœur Angélique qui exerce les mêmes activités que moi était en train de lui masser le ventre. A mon arrivée, elle a levé les yeux et hoché la tête et dit doucement : « J’arrive. » 

Dès que la petite Marie une fois calmée et silencieuse, a été remise dans son berceau, Sœur Angélique et moi avons procédé à l’examen préliminaire de l’enfant. Nous avons fait appel à la sœur qui notifie toutes les nouvelles arrivées d’enfant. Elle notait toutes les particularités, tous les détails que nous remarquions à haute voix. A la fin de cet examen, la sœur copiste a donnée à la petite un médaillon sur lequel était gravé le numéro qui lui était attribué. C’est notre manière d’éviter dès le début de prendre un enfant pour un autre. 

Chez nous, les Sœurs Hospitalières, tout le monde à sa propre tâche. Sœur Ursule prépare à manger à toute la communauté, d’autres sœurs, comme sœur Angélique et moi, s’occupent exclusivement des enfants et d’autres encore travaillent dans le jardin et cultivent nos légumes. La prière seule nous rassemble à l’aube et au bout du jour. Le lendemain matin, notre mère supérieure m’a envoyée à la mairie pour faire enregistrer l’enfant.

La  matinée s’annonçait peu différente du jour précédent, il ne faisait pas vraiment froid mais le vent qui avait pris possession de la ville, agitait férocement les branches des arbres, faisait s’envoler les chapeaux et les femmes devaient serrer à deux mains leurs jupes pour rester décentes. J’avais enveloppé l’enfant d’une écharpe supplémentaire pour la protéger au mieux, je la serrais doucement contre moi. Je lui fredonnais une comptine qui, je le savais d’expérience, calmait tous les petits enfants passés entre mes mains. Je ne me hâtais pas sachant que les employés de la mairie étaient en train de prendre place sur leur lieu de travail alors que notre communauté était sur pied depuis quelques heures déjà. Le jour se levait à peine et les rues sortaient lentement de la grisaille de la nuit. La porte de la mairie était entrebâillée indiquant par là au public qu’il pouvait y pénétrer librement. Je connaissais bien les lieux, je me suis dirigée sans hésitation vers la salle des actes de l’état civil. La porte était fermée aussi frappais-je deux coups qui résonnèrent bruyamment dans le silence matinal. Une voix étouffée me répondit d’entrer. Le grincement de l’huis m’a précédé. J’ai refermé doucement derrière moi et j’ai tourné mon regard vers le fond de la pièce. J’ai vu immédiatement Monsieur Latune, l’adjoint du maire préposé à l’état civil, assis derrière son bureau. Normalement ce n’était pas lui qui s’occupait de l’état civil car c’est le travail du maire, entre bien d’autres activités, mais à ce moment-là nous n’avions pas de maire. Il s’est levé, a ajusté ses lunettes et m’a désigné une chaise près de lui pour me permettre de m’asseoir.

« Eh bien ma sœur, qu’est-ce vous nous apportez aujourd’hui ? »

« Un enfant bien jeune. Une fille[3]. »

« Bon, nous allons noter tout cela, mais dites-moi d’abord quand l’enfant a été trouvée. »

« Hier soir, il était vers les neuf heures. »

L’adjoint a trempé sa plume dans l’encrier placé devant lui et a écrit les renseignements que je lui donnais.

« Alors, qu’est-ce que cette enfant peut encore nous dire sur qui elle est ? Pardon ma sœur, je plaisante bien entendu. Je veux dire, voyons si ses vêtements nous permettent d’en savoir plus sur l’histoire de cette petite fille. Vous ne lui avez pas encore donné d’autres habits que ceux qu’elle portait hier, n’est-ce pas ? Je vois que l’enfant est emmaillotée dans deux langes, l’un de limoges rouge et l’autre de draps vert. Elle a aussi un drapeau[4] et un barde de toile et elle porte sur la tête deux bonnets, l’un  

Beschrijving: bebe.jpg
Enfant emmailloté                   Bonnet  bebe

 e limoges rouge et l’autre de drap vert, non plutôt blanc. »

Etonnée de le voir hésiter entre le vert et le blanc, je lui ai dit, « Oui, en effet, plutôt blanc. »

Beschrijving: bonnet indienne.jpg
Bonnet indienne

« Vous  m’avez signalé qu’il s’agit d’une petite fille, je dois le noter aussi, a continué Monsieur Latune. Pour le reste, je ne vois aucune indication trahissant l’identité de cette enfant. Bon, maintenant il faut lui trouver un nom. »

Il a réfléchi un petit moment en se tapotant les lèvres de son index.

« Nous sommes le 19 mars  aujourd’hui, dites-moi ma sœur, vous qui connaissez mieux ces choses que moi, nous fêtons quel saint en ce jour ? »

Sans hésiter j’ai répondu : « Saint Joseph ! »

« Eh bien voilà ! Son prénom est tout trouvé, ce sera Joséphine ! Qu’est-ce que vous en pensez ma sœur ? C’est un beau prénom pour une petite fille !

Avec conviction j’ai approuvé de la tête.

Derrière nous, la porte a émis son grincement habituel signalant l’entrée d’une personne. Nous nous sommes tournés et nos regards se sont posés non sur une seule personne mais sur deux. Oui bien sûr, ai-je pensé, deux hommes pour servir de témoins à la présentation du bébé. Mon témoignage ne sera pas suffisant, deux présences masculines doivent appuyer mes dires et signer à l’état civil, les femmes comme moi ne sommes bonnes qu’à moucher et nettoyer les fesses des bambins. Les deux témoins nous ont salués poliment de la tête en s’avançant vers nous. Je les connaissais. Il y avait Monsieur Mercier, secrétaire en chef de la mairie et Monsieur Bouchet dont la fonction est secrétaire adjoint.  

« Ah ! Très bien, vous voilà. Juste à temps. Voyez-vous, nous étions en train de chercher un nom pour cette petite fille. », a dit Monsieur Latune. « Nous avons déjà trouvé son prénom, ce sera Joséphine. Auriez-vous une suggestion pour son nom ? Toutes les idées sont la bienvenue. »

Monsieur Mercier s’est mis à se frotter la barbe d’un air inspiré, les yeux tournés vers le plafond.

« Si vous permettez, j’ai toujours aimé Adrien comme prénom, il se pourrait qu’il trouve sa place dans cette circonstance. » dit-il avec une hésitation dans la voix.

Monsieur Latune, en approuvant de la tête, s’est tourné vers moi et m’a demandé mon opinion.

« Un nom béni. » ai-je répondu doucement. Je me souvenais en effet de l’existence d’un pape portant ce nom de longues années avant celle que nous vivions. Ce ne pouvait donc qu’être agréable aux yeux du Seigneur.[5]

Une fois l’acte rédigé, Monsieur Latune l’a lu à voix haute pour être approuvé par toute notre compagnie. Les témoins et l’adjoint au maire ont tous les trois signé. Je me suis ensuite levée, ai repris la petite Joséphine dans mes bras. Elle commençait à s’agiter, l’heure de son biberon approchait. Je n’allais pas arriver à l’hospice sans l’entendre réclamer son dû à grands cris, ça j’en étais sûre. Il allait falloir utiliser ma chanson miracle pour la calmer au mieux. Aussi ai-je pris congé sans plus tarder et je me suis hâtée de rentrer en chantant, ma bouche collée à sa petite oreille. La bise n’avait pas faibli et j’ai retrouvé avec plaisir et reconnaissance notre toit. 

Je passais à peine le portail lorsque j’ai vu la mère supérieure debout dans la cour en train de parler à une servante. Elle m’a fait un signe de la main me demandant de la rejoindre. Ses yeux se fixèrent sur le paquet qui se débattait avec vigueur, sa petite voix criant famine était tout aussi véhémente.

« Quel nom ces messieurs de la mairie ont-ils donné à cette enfant, ma fille ? » m’a-t-elle demandé en caressant doucement la petite tête qui dépassait des écharpes.

La présence de notre mère supérieure m’a toujours impressionnée, je craignais de ne pas être à la hauteur de ses attentes car elle savait se montrer très dure envers quiconque n’obéissait pas aux règles qu’elle devait faire respecter. J’ai baissé la tête, je me suis faite aussi petite que possible et lui ai répondu : « Joséphine Adrien, ma mère. »

« Ah ! Et pourquoi donc, ma fille ? »

Elle m’a regardé en souriant. « Bien entendu, je comprends pourquoi le prénom Joséphine a suscité les faveurs de ces messieurs mais Adrien ? »

« Monsieur Mercier  nous a avoué apprécier ce nom. »

«  Et il a eu raison de vous confier cette estime que je partage. Un de nos Papes portait ce nom. »

J’étais heureuse  de constater qu’elle aussi connaissait le nom de ce Saint Homme et je n’avais pas à me reprocher mon orgueil.

« Allez ma fille, il est temps maintenant  de vous occuper de ce petit bout. Joséphine a impérativement besoin de langes propres, à en croire les effluves qui me parviennent… Je suis sûre qu’on va lui trouver une bonne adresse. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de courber un peu plus le dos en fixant mes lourdes chaussures de cuir. Ce mouvement incontrôlé n’a pas échappé à l’œil vigilant de la mère supérieure.

« Enfin, ma fille, vous savez bien que nous avons le devoir de nous séparer bientôt de cette enfant. Ne prenez donc pas cette mine de chien battu ! Elle sera traitée comme tous les enfants trouvés ou orphelins qui nous sont confiés. Il y en a tant ! Si nous les gardons, cet hospice sera complètement surpeuplé d’ici peu. Ne savez-vous pas qu’il passe parfois plus de cinquante enfants par an entre nos murs ? »

J’en étais bien consciente ce qui n’empêchait pas de me briser le cœur à chacun des départs.

La mère supérieure hésitait, je sentais qu’elle désirait me dire quelque chose. J’attendais, n’osant pas rompre cette conversation de mon propre chef. L’enfant grognait doucement et par à-coups, ses petits pieds frappaient mon bras qui la soutenait.

« Nous ne pouvons nous occuper de cette enfant que quelques temps. Nous ne devons pas nous attacher à elle car cela rendrait notre tâche encore plus cruelle qu’elle ne l’est déjà. Au contraire plus vite nous trouverons une famille où elle pourra grandir et travailler, mieux ce sera pour nous. Allons, sœur Cyprienne, je vous en prie, reprenez-vous et allez soigner cette enfant, faites votre devoir.»

Dans un soupir, je me suis redressée, ai salué notre mère supérieure et me suis rendue dans la nurserie. C’était mon devoir, je l’accomplirai jusqu’au bout.

***********************************************

Mère superieure

Magdelaine Faucon, la mère (1) 

Poët Célard

Joséphine Adrien est ma fille. Ce nom passe et repasse dans ma tête. Je m’y habitue peu à peu. Il prend sa place dans ma vie. Je le déguste et le digère comme un met savoureux. Il est nouveau pour moi ne l’ayant pas choisi moi-même, pourtant c’est ma propre fille qui porte ce nom. Aujourd’hui, je demeure au village. Je ne rechigne sur aucun travail pour vivre avec mes enfants, leur fournir la nourriture et le logis que je dois louer.

Autrefois, j’habitais chez mon père mais je suis tombée enceinte et je n’étais pas mariée. Mon père est devenu fou de rage. Je ne pouvais pas compter sur la compassion ni la bienveillance de Marguerite Moulin[6], ma belle mère. Elle ne m’a jamais bien considérée et comme je m’en doutais déjà, elle m’a laissée seule face à la colère noire de son époux.

Ma taille s’était épaissie, je prenais du poids et cela commençait de se voir. Un jour, d’un ton sévère, mon père m’a apostrophée sèchement :

« Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu sais que tu commences à ressembler à une vraie truie.  Il faut que tu te traînes à ne rien faire pour avoir un poids pareil. Tu ne boufferais pas en cachette, hein ! Dis-moi ! »

La peur au ventre, je lui ai avoué que je portais un enfant. Il ne m’a pas frappée mais sa fureur a éclaté sans entrave. Il hurlait tout contre mon oreille, il criait tellement fort que j’en devenais sourde. Quand il a reculé pour m’indiquer la porte d’un doigt tremblant de violence contenue j’ai entendu :

« Fous le camps d’ici. Hors de ma vue ! Tu n’as plus rien à faire dans cette maison, t’as compris ? Je ne veux plus te voir ! »   

Ma sœur Elisabeth[7] est alors intervenue, elle a parlé longuement en ma faveur. Mon père est resté un bon moment intraitable et criait que j’étais la honte de la famille, je n’étais qu’une traînée qu’il refusait de considérer encore comme sa fille. Puis, la fatigue aidant, il s’est un peu calmé et a fini par accepter ma présence sous son toit jusqu’à l’accouchement. Mais pour la suite il n’était pas question de le faire changer d’avis. Je devais décamper avec mon bâtard et c’était terminé, il ne voulait plus jamais entendre parler de nous.

Les jours suivants, l’ambiance de la maison est devenue détestable. Il m’évitait le plus possible, il me refusait une place à sa table. Je mangeais où je pouvais, avant ou après lui. Je n’existais déjà plus pour lui. Au début, j’avais espéré qu’il changerait d’avis quand il verrait mon petit mais je me suis bien vite rendue compte que même cet espoir était vain.

Mon frère et mes sœurs faisaient de leur mieux pour ne pas envenimer les choses mais ils ne pouvaient guère faire plus. Etienne, mon unique frère ne vivait plus à la maison depuis son mariage [8] avec Florence Geneves. Ils s’étaient installés à Bourdeaux et il se passait des semaines sans leur venue parmi nous.  Louise[9], une de mes sœurs aînées, était en plein préparatif pour son  mariage[10] prévu pour la fin de l’année. Louise et Gabriel Fert, son promis, avaient la ferme intention de déménager à Dieulefit. Elle avait d’autres soucis en tête et s’opposer à notre père alors qu’elle avait elle-même besoin de sa bienveillance n’entrait pas dans ses projets. Mes autres sœurs ne pensaient pas encore à se marier mais tenir tête à mon père pouvait leur rendre la vie difficile, je dois en convenir. Je me trouvais donc bien seule pour affronter mon malheur.

Ma situation était sans issue, il me fallait prendre mon destin en mains mais je ne pouvais pas m’y résoudre. Jean Pierre et Jean Louis Faucon, mes cousins encore célibataires ayant à peu près le même âge que moi, m’apportaient un peu de soutien moral. Quand je les voyais et que nous parlions tous les trois, ils me témoignaient de la compassion. Cela me donnait du baume au cœur. Gentiment et avec beaucoup de tact, nos conversations me menèrent à comprendre la difficulté pour une fille mère comme moi de travailler pour gagner ma vie en m’occupant de mon enfant. Ils me suggéraient de le porter à Crest et de le confier aux religieuses de l’hospice.  

L’idée seulement d’abandonner mon petit me faisait pleurer, le cœur serré de tristesse. J’essayais d’imaginer la réaction des gens autour de moi. Ce n’était pas difficile, mes cousins avaient raison. Je ne serais épargnée par personne. Aucune main bienveillante ne se tendrait vers moi pour m’aider, j’en étais bien consciente. Cependant prendre cette décision me tourmentait. Je tentais de tourner mon problème dans tous les sens pour trouver une solution moins dure mais je n’en découvrais point. L’heure de ma délivrance approchait, quelle ironie ! Une délivrance qui m’enfermerait dans mon chagrin de devoir me séparer de mon fils ou de ma fille. Car oui bien sûr, je me séparerais de mon enfant en le portant à Crest, je n’avais pas trouvé d’autre issue.

L’hospice est administré par des religieuses, cela me rebutait un peu puisque je suis protestante et ajoutait encore à ma répugnance à leur confier mon enfant. Je me disais que les sœurs ne verraient pourtant pas de différences entre un nouveau-né catholique et un petit sortant d’un ventre protestant.

Je ne voulais pas abandonner à jamais mon enfant. Je me disais : ce n’est qu’une question de temps. Je ne peux pas m’occuper d’un bébé en ce moment mais un jour pourtant, un jour viendra où je le pourrais. Alors je me suis promis d’aller le chercher dès que possible. Je n’avais aucune idée de ce que voulait dire pour moi dès que possible mais je ferais tout ce qui était en mon pouvoir pour le faire. Je devais laisser des traces pour être en mesure de le reconnaître quand je le rechercherais pour le prendre avec moi.

Comment faire ? Et bien… je coudrais moi-même les vêtements de mon nouveau-né. Je garderais précieusement un bout d’étoffe de chaque habit et avec ces preuves, je serais en mesure de le récupérer. 

Grâce à mon bon sens, j’avais imaginé un moyen de faire taire ma conscience mais restait encore le moment de passer à l’acte. Avec désespoir je voyais approcher le jour de l’accouchement en portant mes mains sur mon ventre de plus en plus distendu. Cela voulait dire pour moi le jour de ma visite à Crest, le jour du renoncement, le jour du dépôt dans le tour d’abandon, le jour de la séparation.

Puis l’heure de la naissance est venue. Bien qu’elle n’ait pas la moindre expérience de sage-femme, ma sœur Elisabeth m’a prêtée main forte pendant l’accouchement. Elle a toujours possédé un esprit pratique et elle était la plus débrouillarde de la famille. Les bavardages des femmes l’avaient éclairée depuis de longues années sur le déroulement de la mise au monde des enfants. La mise-bas des animaux à la ferme n’avait plus aucun secret pour une jeune fille dégourdie comme elle et il existe peu de différences entre nous et les bêtes.  Ma fille est apparue entre mes jambes après un accouchement relativement rapide et heureusement sans imprévu. Je n’ai pris que peu de temps pour me remettre de ma fatigue et de ma douleur. Tout était prêt, tous les petits vêtements attendaient dans un coffre de revêtir ma nouvelle-née. Le lendemain, il faisait à peine jour, j’ai habillé mon bébé et nous avons pris le chemin de Crest. Habituellement le voyage à pied est très long pour un bon marcheur pourtant j’ai eu la chance, encore une fois, de profiter de l’aide de mes cousins. Ils avaient emprunté un âne et une charrette à je ne sais qui. Peut-être l’ai-je su mais cela m’est complètement sorti de la tête. Assez vite nous sommes arrivées à Crest. J’ai cherché un endroit où je pouvais faire boire l’âne qui m’avait épargné cette marche épuisante dans mon état. J’ai tapoté sa croupe et Elisabeth s’est occupée de lui pendant que je prenais ma fille dans mes bras et avec elle, j’ai suivi la rue menant à l’hospice, accablée de tristesse.

Joséphine, la fille (2)

Les souvenirs de ma petite enfance restent assez vagues dans mon esprit. Je n’avais pas le temps de m’attacher à une personne en particulier. Des images me reviennent en mémoire d’une ferme, d’un mur qui menaçait de s’écrouler, d’une grange où je sautais de ballot en ballot en criant de peur parce qu’un chien inconnu aboyait en dessous de mes petites jambes, ses yeux de démon rivés sur moi. Les animaux ne semblaient pas aimer la petite fille que j’étais. Un autre souvenir est encore bien présent. La truie d’une habitation où j’ai vécu essayait tout le temps de manger mes chaussettes de laine ou le bas de mon tablier quand je passais à proximité de son groin. J’en avais peur et en plus je me faisais gronder par ma mère nourricière lorsque je rentrais dans la cuisine avec des accrocs dans mes habits. Ce n’était pas des habits de princesse que je portais, loin de là, et pourtant je ne devais ni les salir ni les déchirer. J’aimais bien les poules et surtout je riais aux éclats en voyant les canards qui se dandinaient si drôlement dans leur hâte de se jeter dans leur mare.

Je revois vaguement quelques vieilles grands-mères. C’étaient elles qui me surveillaient à l’heure des travaux agricoles saisonniers. Je n’ai retenu le nom d’aucune d’entre elles. Je ne me souviens nettement du visage que d’une seule. Un jour, je jouais avec le chat à ses pieds. Elle raccommodait des habits comme à son habitude. Elle a tiré un petit tabouret vers sa chaise et m’a dit en tapotant le siège : « Petite ! Viens ici ! Assieds-toi à côté de moi ! Je vais te montrer quelque chose. »

Dans ses mains ridées et déformées par son grand âge, elle tenait d’une main une étoffe qui m’a semblé magnifique par sa blancheur et sa finesse et de l’autre ses doigts serraient une aiguille d’où partait un fil aussi fin et blanc que l’étoffe. Pendant de longues minutes j’ai regardé comment elle piquait le tissu, faisait ressortir l’aiguille un peu plus loin en un point très serré puis recommençait  encore et encore. J’étais fascinée par la minutie de ce travail. J’aurais pu rester longtemps à contempler l’avance de l’aiguille. Alors quand la grand-mère m’a glissé l’étoffe dans les mains et m’a tendu l’aiguille en me disant : « Allez, à toi ! Tu vas voir, ce n’est pas très compliqué. Il suffit de s’appliquer. »  J’ai voulu faire du mieux possible. Et j’y suis arrivée ! Lentement bien sûr mais avec une concentration que je n’avais jamais eu jusqu’alors, j’ai réussi à faire des points presque aussi serrés que ceux de la grand-mère. Rayonnante de joie, j’ai levé les yeux de mon ouvrage pour regarder avec fierté celle qui ouvrait un monde nouveau pour moi. En faisant ce mouvement l’aiguille a suivi et s’est enfoncée profondément dans mon doigt. Le sang s’est mis à couler, deux gouttes rouge vif se sont étalées sur la blancheur du tissu. La grand-mère m’a arraché l’ouvrage des mains, m’a poussé de mon tabouret en me donnant une claque sur la tête.

« Va-t-en vilaine fille ! Jamais je n’arriverai à ravoir ce corsage même en le lavant dix fois ! »

Beschrijving: vieille femme cousante Rouillac.jpg
Vieille femme cousante (Rouillac)

Dans une autre ferme, quelques temps plus tard, le maître m’a apostrophée alors que je cassais des noix, assise par terre dans la cour, une grosse pierre dans la main. Je me suis levée, ai tapoté mon tablier pour faire tomber les petits morceaux de coquilles. Pendant ce temps le maître était rentré et s’était assis dans son fauteuil recouvert de velours cramoisi. Sur le seuil, j’ai attendu qu’il me dise de m’avancer jusqu’à lui.

« Viens ici Joséphine ! » m’a-t-il dit de sa grosse voix qui me faisait battre le cœur.

Je me suis approchée, mes mains croisées dans le dos et les yeux baissés. J’avais peut-être encore fait une bêtise sans le savoir. Je craignais le pire, ce devait être grave, il ne m’avait jamais adressé la parole directement comme ça.

« Demain tu iras avec Marie pour garder les brebis avec elle. Elle te dira ce que tu dois faire. Allez ! Va-t-en ! J’ai du travail qui m’attend. »  

Je n’ai pas attendu qu’il me le dise deux fois. En un instant j’étais dehors, contente de m’en tirer à si bon compte. En courant, j’ai fait le tour du corps de la ferme pour me retrouver dans la bergerie, Marie s’y trouvait toujours quand elle ne cheminait pas avec les bêtes. Elle était la bergère de ma famille nourricière du moment. On disait qu’elle était un peu simplette mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je l’aimais bien, elle était gentille avec moi. Elle avait dans les seize ans et moi à l’époque je devais aller sur mes sept ans, je crois. Marie n’était pas très bavarde et je trouvais qu’elle parlait drôle mais je ne le lui disais pas. Plus tard, j’ai compris qu’elle bégayait. Pourtant quand elle parlait au chien ou aux brebis elle ne bégayait plus du tout.

Ce soir-là, j’ai dormi pour la première fois dans la paille de cette ferme, à côté de Marie. Je me suis endormie difficilement tellement mes pensées s’éparpillaient en tous sens pour revenir en une ronde continue. J’entendais le souffle régulier de la bergère. J’enviais son insouciance tandis que les brins de paille me piquaient les joues, les bras, faisant s’envoler mes idées et m’empêchant de trouver le repos. Au matin, juste au moment où le sommeil s’était enfin emparé de moi, Marie m’a secouée par l’épaule pour me réveiller. La tête lourde, les membres moulus, je me suis levée. J’ai mangé le quignon de pain et le bout de fromage de chèvre qu’elle m’a tendus avec un bon sourire. Je n’ai pas répondu à sa bienveillance, je dormais debout. Marie est allée vers le réservoir d’eau des bêtes. A plusieurs reprises, des deux mains, elle a puisé un peu de liquide et l’a projeté sur son visage. Je l’ai imitée comme j’ai pu. Des brins de paille voguaient sur l’onde, je les ai jeté en même temps sur ma figure. Tout le devant de mon sarrau était trempé mais j’étais éveillée, toute trace de sommeil s’était envolée. Marie riait encore en soulevant la clenche de la porte. Le troupeau est sorti en un flot ininterrompu. Il y a eu des bousculades comme chaque fois mais les brebis n’avaient besoin des encouragements de personne et encore moins des aboiements du chien pour sentir que c’était pour elles l’heure de se rendre dans les prés. Les parfums de la terre ont assailli mes narines. En suivant lentement le troupeau nous passions d’un bosquet de lilas à un parterre de violettes, les odeurs du printemps ont participé à l’apprentissage de ma nouvelle activité.   

Avec beaucoup de patience Marie m’a montré comment m’y prendre pour garder les brebis et me faire obéir du chien. Toutes ces journées passées dehors me plaisaient. Les jours de pluie ne nous gênaient guère. Nous trouvions toujours un arbre assez touffu qui nous abritait suffisamment jusqu’à ce que la pluie devenant trop forte nous fasse reprendre le chemin du retour. Les petites ondées ne nous faisaient pas peur. La grande cape de Marie nous servait aussi de toit sous laquelle nous nous abritions. Nous dormions toutes les nuits dans la bergerie sur le foin accumulé sur la soupente au dessus des brebis. J’ai appris comment aplatir le foin pour qu’il devienne une couche douce sans les picotements de ma première nuit. Ce foin qui bruissait en dégageant un effluve odorant qui reste aujourd’hui encore la senteur attachée à ce moment de ma vie. Mais il n’y avait pas que les courses dans la campagne derrière les brebis. La période de l’agnelage nous faisait lever de temps en temps au milieu de la nuit. La mise-bas ne se faisait pas toujours naturellement, il fallait donc surveiller les futures mères au cas où notre aide se révélerait utile.  

Beschrijving: bergere.jpg
Bergère par Julien Dupré

Les années ont passé, les saisons se succédaient avec leurs diversités. Chacune avait des similitudes, les divergences leur donnaient leur propre saveur. Le parfum du printemps réjouissait les cœurs, la douceur de l’air se communiquait à l’humeur des gens et des animaux rendant moins dures les corvées que l’on ne pouvait fuir. C’était le temps des grandes lessives, le linge de maison et tous les chauds vêtements de l’hiver passaient entre les mains glacées des femmes agenouillées au bord du ruisseau, je n’y échappais pas. L’été était accompagné des travaux éreintants dans les champs auxquels toute la maisonnée devait participer, j’espérais souvent n’avoir qu’à charrier, pour soulager la soif de la famille, les boissons mises à rafraîchir au fond du puits. Mais il y avait aussi aux heures torrides les siestes trop courtes à l’ombre des gerbiers. J’aimais les couleurs de l’automne, le ramassage des châtaignes et même le jour épuisant où le cochon était tué avec sa cohorte de gens, de voisins, d’amis, tous embauchés pour en finir au plus vite et mettre en sécurité pour un an un monceau de cochonnailles. Malgré le froid, l’hiver était une belle saison, les rires et les cris qui fusaient à l’écoute des contes et des histoires racontées autour du feu de la cuisine bondée me plaisaient beaucoup. Je ne pouvais assister qu’aux veillées de la ferme car je n’étais jamais invitée à me rendre dans les fermes voisines, je le regrettais bien. Le temps s’écoulait, paisible, chaque chose avait sa place immuable, chaque évènement était prévisible et arrivait immanquablement au moment attendu.     

Beschrijving: bergère étable.jpg

Et puis un jour, Marie n’a plus été là. Elle a disparu sans un mot, sans m’avoir prévenue. Désorientée, je me suis sentie abandonnée. Consternée de son absence, la tristesse s’est emparée de moi,  Marie me manquait déjà. Abasourdie, je me suis rendue compte que je devais à présent m’occuper seule du troupeau. Puis peu à peu, perfidement, la fierté s’est insinuée dans ma tête. C’était moi désormais la gardienne des brebis et moi seule. Le départ de Marie m’en attribuait le droit sans partage.

Je n’ai jamais su la cause de sa disparition, je ne l’ai jamais comprise non plus. J’ai pris cette nouvelle charge sur les épaules, personne ne me l’a confiée, personne n’a eu l’idée de vérifier si j’en étais capable. C’était comme si Marie n’avait jamais existé et que j’avais toujours été là. Et les saisons ont repris leur cours inaltérable et bientôt, me disaient les gens, j’allais avoir dix-sept ans.

Beschrijving: caleche_12972_lg.gif
Calèche

                                                                             

Famille de Josephine Adrien :
Magdelaine Faucon, sa mère
Paulin Faucon, demi-frere de Josephine
Marguerite Moulin, belle mère de Magdelaine Faucon
Elisabeth Faucon, sœur de Magdelaine Faucon
L’oncle César, César Barnier, époux d’Elisabeth Faucon
Etienne Faucon, frère de Magdelaine Faucon \
Florence Geneves, belle sœur de Magdelaine Faucon
Louise Faucon, sœur de Magdelaine Faucon
Gabriel Fert, promis de Louise Faucon
Jean Pierre Faucon, cousin germain de Magdelaine
Louise Bonnet, épouse de Jean Pierre Faucon
Jean Louis Faucon, cousin germain de Magdelaine
Jeanne Raffin, épouse de Jean Louis Faucon
Jeanne Faucon, fille de Jean Louis Faucon  

Famille d’André Barthelemy Ponçon, époux de Josephine, facteur rural :
Veuve Ponçon, mère d’André Barthelemy Ponçon
Marie Joséphine Ponçon, fille d’André Barthelemy Ponçon et Joséphine Adrien
Pierre Ponçon frère d’André Ponçon
Marie Peysson, belle sœur d’André Ponçon
Antoine Ponçon frère décédé en 1835 pendant son service.  

Voisins de Magdelaine Faucon :
Marguerite Archinard
Marie Lafond Auguste Lafond, fils de Marie Lafond
Marie Tournillon, fille de Marguerite Archinard
Pierre Paul Marcel
Jean Louis Peysson  

Personnalités de Poët Célard et Marsanne :
Maire Auguste Peysson, maire de Poët Célard en 1837
Henry Blanc, instituteur public de Poët Célard en 1837 
Henri Xavier Jarrias, l’adjoint à la mairie de Marsanne
Monsieur Colombier Coste, adjoint à la mairie de Marsanne
Victor Oullion, le garde champêtre à Poët Celard en 1837
Marie Calvier, accoucheuse à Marsanne
Joseph Ollivier, riche propriétaire à Marsanne  

Sœur Cyprienne, réligieuse,
Sœur Hospitalière à Crest en 1820
Sœur Angélique, réligieuse, Sœur Hospitalière à Crest en 1820
Madame Ricou, veuve Martin, portière de l’hospice de Crest en 1820
Monsieur Latune, l’adjoint du maire de Crest en 1820
Monsieur Mercier, secrétaire en chef de la mairie de Crest en 1820
Monsieur Bouchet, secrétaire adjoint de la mairie de Crest en 1820    

Docteur Muston, médecin à Bourdeaux en 1843
Docteur Ladreyt de la Condamine, médecin à Bourdeaux en 1843  

Gendarmes de Bourdeaux en 1843 : Charles Ferrier, brigadier, (Villefranche Aveyron (1798)) Jacques Charron, gendarme (Saint-Leger-Triey Côte d’Or (1796 ))  

Un Juge de Paix de Marsanne (le nom Lenoir est fictif)
Mère Supérieure de l’hospice de Crest de 1820 et 1851 (nom inconnu)
Les maîtres et les familles où Joséphine a habité nous sont inconnus et leurs noms sont fictifs  



[1] Etat Civil de Poët Célard (1793- An X) page 22

[3]  Etat Civil de Crest (1817-1820) page 383

[4]  vieux morceau de linge ou d’étoffe. Ce qui sert à emmailloter un enfant (Dictionnaire général et grammatical; Napoléon Landais (1839)

[5]  Pape Adrien VI Adrian Boeijens (1459, à Utrecht – 24 septembre 1523, à Rome)
   216ième pape – Pape de 1522 au 24 septembre 1523 – Dernier pape non italien jusqu’à Jean-Paul II

[6] Etat Civil de Poët Célard (An XI-1812) page 117

[7] Etat Civil de Poët Célard (1793- An X) page 34

[8] Etat Civil de Chalancon (1813-1822) page 15

[9] Etat Civil de Poët Célard (1793- AN X) page 10

[10] Etat Civil de Poët Célard (1813-1822) page 100